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Le café froid

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«Tout est finit ». Pendu par les jambes, attaché par les bras, immobile, engorgé et vacillant à peine sous le souffle de l’air, son linge finissait de sécher. Les quelques gouttes d’eau qui s’en réchappaient encore, étaient capturées par la serpillière posée au sol. Avec un sourire satisfait, elle promenait ses doigts d’un vêtement à l’autre car ces corps de textiles comme elle s’amusait à les imaginer, marquaient la fin de sa matinée de ménage. «Tout est finit, tout est parfaitement en ordre» pensa-t-elle en se dirigeant vers son salon.

Sous ses pieds enveloppés dans de confortables chaussettes violettes aucun grain de poussière ni aucun de ses soucis n’avaient résisté à la bouche béante de l’aspirateur. Et puisque tout était en ordre, il ne lui restait plus qu’à profiter de sa journée. Elle s’installa bien au fond de son canapé. D’ici, elle avait la meilleure vue de tout son appartement. A travers l’embrasure de la fenêtre, la rue disparaissait et les façades s’échappaient à son regard. Seuls restaient les toits qui formant une horizon morcelée découpaient le ciel.

Elle pouvait fixer longtemps ce panorama. Elle se disait souvent que son esprit finirait par s’y perdre à force de sauter de toits en toits. Mais pour l’heure, elle avait d’autres préoccupations. D’une main, elle attrapa la télécommande et alluma sa télévision. Un divertissement où les participants étaient costumés de grands sourires et d’habits anormalement colorés. Elle zappa. L’instant d’après, les visages enjoués avaient laissés place à des mines et des voix graves annonçant le naufrage d’un bateau gonflable avec à son bord 86 personnes. La vidéo qui accompagnait les paroles du présentateur tressautait à chaque mouvement de la mer que l’on devinait dangereuse. Elle les connaissait bien ces images et la culpabilité qu’elles éveillaient. Elles avaient accompagnés les dîners en famille devant la télévision. Mais elle avait appris à les regarder sans les voir. Horreur et indifférence avaient finit par se confondre pour former un subtil cocktail anesthésiant. Toutes ces années, cet aveuglement volontaire avait été nécessaire à la survie de son moral et de son appétit.

Des hommes et des femmes, échoués sur l’eau fuyant un pays qui ne pouvait plus être le leur vers un perpétuel exil. Qu’aurait-elle bien pu faire? «Bien sur, tu ne peux rien faire pour ces personnes. Mais il y en a d’autres où tu aurais pu faire quelque chose. » pensa-t-elle. Aussitôt, elle secoua la tête, il était inutile de repenser à cette histoire. C’était fini à présent. Elle changea de chaine.

Elle tomba une nouvelle fois sur un divertissement. L’animateur posait une série de questions auxquelles les candidats devaient répondre le plus vite possible. L’une d’entre elles concernait le lieu de naissance d’un peintre célèbre. Elle ne connaissait cet artiste que de nom et voulut se renseigner sur son œuvre. Elle prit son téléphone portable mais elle ne sut jamais rien du travail de l’artiste car déjà son attention avait été happée par le flots de messages, d’images et de notifications que contenait l’objet. Des éclats de voix finirent par interrompre ses pérégrinations et lui firent relever la tête. Le candidat venait de rapporter la cagnotte en répondant correctement à la dernière question. La bonne réponse Fraternité clignotait en vert en bas de l’écran. Des confettis de toutes les couleurs volés sur le plateau et le gagnant regarder sa nouvelle voiture et ses nombreux cadeaux les yeux remplis de larmes. Ses yeux, à elle, fixèrent un moment ce mot qui continuait de clignoter sur son écran. Fraternité.

Elle détourna son regard et le posa sur les toits derrière sa fenêtre. Aujourd’hui, le ciel était bleu et on devinait à la couleur de la lumière que l’air était doux. Elle se souvint alors de la période où les tuiles étaient couvertes de neige, quelques mois plus tôt. Assise à la même place, elle retardait le moment où elle devrait sortir pour faire ses courses car il faisait très froid dehors. Devant le supermarché où elle avait finit par se rendre, elle croisa Alfred. C’était un homme sans abri qui faisait la manche dans son quartier. A force de se voir presque quotidiennement, ils avaient fini par se saluer quand ils se croisaient. Un jour, ils s’étaient même présentés et avaient parlés de la pluie et du beau temps. Ses paquets à la main, elle décida de remonter dans son appartement, de faire du café avec la boite qu’elle venait d’acheter et de lui en rapporter une tasse. Et elle avait aussi pris des gâteaux, elle lui en donnerait un paquet. Revigorer par le geste qu’elle allait accomplir, elle commença à déballer ses courses quand son téléphone vibra. Elle le consulta et elle oublia le café, les gâteaux et dans la chaleur de son appartement le froid au dehors.

Il se passa plusieurs jours avant qu’elle remarqua son absence. Quand elle demanda au vendeur s’il savait quelque chose, elle apprit qu’on avait retrouver le corps d’Alfred dans la rue, il y a deux semaines. «Le froid» expliqua le vendeur. Il était mort le soir où elle l’avait oublié. Elle en porta longtemps la responsabilité bien qu’elle savait qu’un café chaud n’aurait pas pu le sauver de cette nuit d’hiver ni de toute les autres. Pour soulager sa conscience, elle avait contacté le service d’aide aux démunis dans son quartier. On lui expliqua qu’elle pouvait appeler directement le responsable pour finaliser son adhésion. Elle avait noté son numéro sur un bout de papier et n’avait jamais rappelé.

«C’était quoi déjà la question pour gagner la voiture? se demanda-elle brusquement . Complétez le premier article de la Déclaration Universel des Droits de l’Homme de 1948 : Tous les hommes sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns les autres dans un esprit de...?» Soudain,face à sa télévision, devant ces visages crispés dans un bonheur factice, devant leurs yeux brillants d’une lumière qui n’était pas la leur et devant leurs pores lissés sous une épaisse couche de maquillage, quelque chose, en elle, se brisa. Ce spectacle lui parut grotesque et insupportable. Elle en voyait toutes les ficelles: injonction à la gaîté, uniformisation des envies et catégorisation des personnalités faisaient danser les candidats au rythme du ridicule et désespérant besoin d’exister. «Un anesthésiant de plus pour nous divertir et pallier à notre solitude.» Tout un coup, elle voulut agir et réparer. Elle se leva du canapé, se crocheta les pieds dans son tapis mais ne ralentit pas. Elle fonça dans sa chambre. Les mouvements de ses mains agitées dévastèrent les objets rangés bien alignés sur son bureau et sur ses étagères. Après son passage, plusieurs de ses livres gisaient sur le sol. Puis, elle attrapa ses vêtements et, après les avoir fouillé et retourné leurs poches, elle les jeta sur son lit. Un si petit bout de papier avait pu se glisser n’importe où mais il lui fallait ce numéro. De retour dans le salon, elle inspecta les moindres recoins, n’hésitant pas à détruire tout son travail de rangement de la matinée.

Elle était entrain de retourner les coussins de son canapé quand son téléphone sonna. Elle décrocha et s’interrompit dans ses recherches. Et sa révolte intérieure fut vaincu par un coup de téléphone.

PRIX

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Joseph Pkakela Tolno · il y a
Bravo amigo tout mes mots d'encouragement et bonne chance pour la continuité je vous offre mes voix et je vous suggère aussi de passer lire le mien "la bonté de la foi"...:https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la bonté de la foi
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Dimaria Gbénou · il y a
C'est assez original je trouve. Bien construit. Belles lignes récitales. Je vous donne mes 3***. Au cas où le temps vous le permettrait, je vous invite à découvrir ma nouvelle " sous le regard du diable " qui participe au Prix littéraire " Jeunes écritures ...? https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
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Sylvie Franceus · il y a
Laisser le téléphone vibrer
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Pherton Casimir · il y a
Félicitation et Bonne chance à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, hyper intéressant.
Merci !

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Chantane · il y a
particulier!
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Eddy Bonin · il y a
Tous mes encouragements et toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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