Le Café de l'Espoir

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Jury

Tout jeune, j'ai toujours aimé raconter des histoires, ma tête en est pleine. J'ai décidé dernièrement de tenter de les coucher sur le papier de peur qu'elles ne se perdent à jamais  [+]

Image de Hiver 2021
Gérard était un client régulier du café, arrivant deux ou trois fois par semaine à l’ouverture à 7 h 30 pétante. Il était souvent le seul accoudé au zinc du bar où il restait jusqu’à 8 h, et repartait après avoir bu deux cafés et parcouru rapidement les grandes lignes du journal Sud-Ouest mis à la disposition des clients par l’établissement. C’était un retraité d’une bonne soixantaine d’années, maigre, le teint pâle et les doigts jaunis par la cigarette. Il avait fait carrière dans l’événementiel comme technicien.
Rochelais de naissance, il avait travaillé entre autres sur tous les concerts des Francofolies depuis 1985 et était donc aussi un passionné de musique.
C’était un homme aimable qui parlait beaucoup, connaissait sa ville par cœur, et il avait toujours une anecdote intéressante à partager avec Patrick.

Le restaurateur, ce matin de janvier, lui parla de sa mère défunte ; cela faisait juste un an qu’elle était partie.
Gérard avait écouté, pensif, puis il lui dit :
— Tu vas me servir un cognac, et je vais te raconter l’histoire de ma mère. Elle s’appelait Jeannine et est morte quand j’avais 4 ans. Elle avait tout juste 25 ans. J’ai donc été élevé, contre une pension versée par mon père, par une voisine qui était veuve de guerre et sans enfant et qui est devenue ma nourrice. C’était comme ça en 1955, on ne s’emmerdait pas avec la paperasse. Mon vieux était marin-pêcheur au long cours sur un chalutier de grande pêche de 20 mètres, traquant le cabillaud, le merlan et le lieu noir en mer du Nord, d’Irlande, voir jusqu’en mer d’Islande et partait pour plusieurs semaines, voir des mois. On habitait dans le quartier de Fétilly. Le centre-ville et le port, c’était pour les armateurs, les notables, les commerçants ou encore les officiers de l’armée importante à l’époque. 
— De quoi est-elle décédée si jeune ? lui demanda Patrick.

Gérard prit une pause, but une gorgée de cognac, puis reprit.
— Mon père était plus âgé que ma mère, il avait déjà presque quarante ans à l’époque, et faisait équipe avec un jeune type originaire de Bretagne, Jean. Ce dernier s’est fait arracher, une nuit de gros temps, deux doigts de la main gauche par une élingue et il fut donc débarqué le temps qu’il guérisse. Il aurait ainsi visité ma mère pendant les six mois de son arrêt de travail, profitant de l’absence de mon père. Lui et ma mère avaient le même âge, et ils ont eu une liaison. Ma mère était jeune, assez jolie et s’ennuyait sans doute seule avec moi, un petit drôle de 4 ans, mon père étant souvent parti en mer. Éventuellement, elle tomba enceinte de Jean. Quand mon père revint au bout de deux mois, la pêche avait été capricieuse, le navire avait connu des avaries, il trouva à son retour l’armateur qui l’attendait sur le quai avec une bien mauvaise nouvelle qu’il n’avait pas voulu annoncer sur les ondes de la radio maritime. Sa femme était décédée, il s’était occupé des funérailles la semaine passée, et son fils était chez la voisine. Ma mère qui savait compter, désirant surtout éviter un conflit, étant certaine que l’enfant qu’elle attendait ne pouvait être de son mari, n’en avait pas voulu. Elle s’était précipitée, avec l’argent nécessaire durement épargné, chez la mère Hortense. Il y avait dans mon quartier un café qui n’existe plus depuis longtemps et qui s’appelait le Café de l’Espoir. La tenancière, une forte femme au visage rouge, la mère Hortense, ne servait pas que des bières ou des marmites de moules. Elle était ce qu’on appelait à l’époque une faiseuse d’anges. Sa cuisine servait aussi à l’occasion de bloc opératoire où, sur la table centrale, à l’aide d’une aiguille à tricoter insérée dans l’utérus, sans aucune anesthésie, elle perçait la poche des eaux et ce qui déclenchait chez ses pauvres patientes une fausse couche. Ma mère ressortit donc de cette cuisine une nuit avec une hémorragie et des douleurs atroces et fut bientôt prise de fièvre. Elle mourut à l’hôpital de complications, sans doute une septicémie, une semaine après. Officiellement, les gens parlaient d’une méningite, et je l’ai cru pendant de nombreuses années. Son amant, Jean, quitta la région, personne ne le revit jamais, mon père reprit la mer et j’ai été élevé par la voisine que j’appelais Nounou. Le comble, c’est que cette année-là, en 1955, un Américain inventa la pilule contraceptive. Et on attendra encore 20 ans pour que l’interruption volontaire de grossesse soit rendue légale par la loi Veil.
— C’est une bien triste histoire, Gérard, soupira le restaurateur. C’était vraiment une autre époque... 

Gérard, finissant son cognac, lui dit : 
— Tu sais le pire ? Je n’ai rien su pendant vingt ans, jusqu’à la mort de mon vieux, qui m’a finalement tout raconté avant de mourir à son tour d’une cirrhose. Parce qu’il s’est mis à picoler sec à partir de ce jour-là ! Pendant vingt ans, j’ai fréquenté le café de la mère Hortense. Comme elle me gardait des fois quand j’étais enfant et que Nounou devait s’absenter, j’ai même pris des repas et des goûters sur la table de la cuisine là même où l’avorteuse avait charcuté ma mère ! Plus tard, jeune homme, sans me douter de rien, j’y ai bu des coups avec mes potes. Et certains des clients du rade devaient bien être au courant de l’histoire... La Rochelle, c’est un village après tout, où tout se sait, mais enfin cette histoire a plus de soixante ans, et aujourd’hui tout le monde est mort ! 

La pluie tombait maintenant. Gérard ouvrit son parapluie et sortit en saluant Patrick :
— Allez, bonne journée patron, à plus tard ! 

Alors qu’il s’éloignait dans ce matin sombre et humide d’hiver, Patrick, tout en essuyant ses verres, se dit que les gens avaient quand même des vies incroyables.
Il n’était que 8 h 15, les ouvriers et les secrétaires commençaient seulement à rentrer dans le café. Une autre journée d’expressos et de chocolats chauds commençait.
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