Le brûleur d'encens

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

La page que je tourne, soudain pesante et brûlante, divulgue dans ses braises rougeoyantes les mots longtemps contenus. Le coussin de chaise m’engonce dans ses capitons boursouflés. La chape de plomb m’enveloppe et allume un brasier dans le jardin où le soleil est tombé.

A l’entrée de la pagode où se répandent les parfums de la résine, l’arbre près de la clôture élève ses branches alourdies des vœux de son ivresse vers les toits noyés de fumerolles. Je me mets à compter les étages de la ramure, cinq mouvements de tête jusqu’à la canopée s’arc-boutant sous les assauts des rayons fauves.
Auprès du tronc creusé d’entailles, la chaleur descend et flambe les reliques de la terre où les lettres camouflées se détachent au fur et à mesure que ma lecture fiévreuse avance.
Les flammèches remontent déverser leurs halètements mais replongent dans la tourbe qui dégage les cris perdus dans son refuge humide. Je laisse des gouttelettes se former sur mon front pour puiser dans cette haleine essoufflée la quête qui me dévore. Le long des écorces crevassées, au fond des cavités où s’exfolient les rhytidomes par plaques abandonnées, faut-il plonger dans les racines et récupérer les craquelures déshydratées ?
Les textes transmettent l’ineffaçable vérité et s’usent à chaque renaissance quémandant leur part de génuflexions dans des appels aphones. Les moineaux ont compris l’urgence, cherchent à étancher leur curiosité dans la mangeoire accrochée à une tubérosité. De fidèles roucoulements répondent aux longs trilles annonciateurs de la célébration.
Ma hantise de déposer les pièces de l’aumône dans les écuelles que me tendent des divinités s’exaspère. Qu’ai-je à donner sinon une enveloppe où s’emmêlent des lettres anciennes, des requêtes votives et des mots tombés dans le sacre des nuits ?

Les repaires sont ouverts. L’herbe se prosterne, les campanules violettes s’affairent à basculer sur les sols en brindillant le tapis mousse. Tous frappés par l’homélie, forsythia, pyéris et seringat se rassemblent en pèlerins extatiques. Dans la coupole où la lumière crue s’affale sur les pâles lumignons des cierges, les sapins immobiles dans le fond des massifs trônent comme de majestueuses statues attentives. La lente montée de la sève ancestrale délivre sa plainte.
Je peine à retrouver le texte enseveli, le fragment ultime devant lequel l’herbe assaillie par les aiguillons des abeilles se fige. Les tiges se plient accablées par les prières rageuses. Ce feu céleste lamine les cinéraires où se cachent les zénitudes étendues à terre, terrassées d’épuisement d’avoir montré le chemin des sillons souterrains. Je perçois les ravines entre les cloportes, la terre se fissure, craquelle comme vidée de sa collante gomme, les chenilles n’émettent plus aucune torsion.

Le livre est ouvert dans les mains des insectes qui grouillent sur les pensées secrètes. Arriverai-je à lire, à déchiffrer le verset qui s’inscrit dans les incantations cycliques ?
Les yeux fermés, concentrés, les célébrants sombrent dans des râles étouffés par la chaleur moite qui adhère à la peau. On n’entend plus que le grésillement de l’encens sur les brûleurs obscurcis et les encensoirs dorés.
La montée fébrile de l’offrande offerte à mains déployées envahit l’habitacle encerclé, refermé sur les bourgeons que j’ai levés dans mon insatiable désir de fouiller les entrailles de la terre laissée par les vigiles.
Les héliotropes me fuient renversés dans leurs pétales qui se déplient sur les rocailles. Ils boivent les paroles du prêcheur qui du haut de sa chaire chamarrée de chrome s’époumone debout dans les niches des frondaisons.
Les premiers burlats officient au lutrin de la feuillure recueillie. Les corneilles noires bâillent à l’écoute des oraisons.
Le thym apporte ses lances, la bruyère s’afflige et s’endort dans la torpeur environnante. Que vois-je ? Une touffe de lavande dans les bras d’une sauge diffusant de multiples fragrances agacées par le lourd remugle ensoleillé !

Dans l’air qu’on ne respire plus tant le ciel s’est aplati sur le gazon, les flambeaux d’une procession se balancent au lent chuintement des psalmodies. Une bouffée de vent pousse le carillon qui entonne son chant de sortie. Les vantaux de l’arche s’ouvrent dans la lumière qui gicle, suivie de l’envol des fauvettes. La pie bavarde libère sa joie dans le sillage des parchemins parcourus.

La page que je tourne est soudain fuyante. L’écriture vacille, les mots s’engourdissent. Les cônes diffusent des senteurs entêtantes dans le vaste bénitier des cendres.

Mon livre se consume fauchant la dernière vision happée par la somnolence qui m’emporta dans ses limbes.
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Herker_hermelin · il y a
Un rite initiatique dans ce jardin sacré aux fragances bibliques !
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Fredo la douleur · il y a
Brûle l'encens au fil de vos mots et dès lors se révèle ô combien, le climat sacré au cœur de cette pagode. Et vous faites cela si bien qu'on a envie de faire silence, de méditer et de s'en remettre nous-même à la tradition... Au milieu des fragrances envoûtantes, mille bravos, Ginette ^^
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un moment d'enivrement des sens. Vous y avez été sensible . Merci .
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Gérald Chauvreau · il y a
flamboyant!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Gérald pour votre lecture.
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Atoutva · il y a
Une belle prose poétique. On atteindrait presque le nirvana.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Atoutva
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Jo Kummer · il y a
Les parfums d'encens entre par ma fenêtre, encore merci Ginette Flora Amouma!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Jo pour votre lecture.
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Dranem · il y a
Je suis entré dans cette pagode avec vos mots qui s'élèvent comme l'encens favorisant l'éveil de nos consciences assoupies... un très beau texte qu'il faudrait relire... psalmodier peut être !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup Dranem pour votre visite .
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Myriamus · il y a
Sublime!
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Randolph · il y a
Une richesse d'écriture, bien-sûr, mise généreusement au service d'une visite guidée dans et autour de la pagode. Mais aussi et surtout dans les méandres de l'esprit, représentées par les volutes d'encens. En fin de lecture, Ginette, on pourrait joindre les mains. Na masté.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Namasté , Randolph.
En effet , les volutes d'encens mènent loin .
Merci d'avoir suivi le guide.

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Joëlle Brethes · il y a
Les effluves provoquent un vertige plutôt agréable...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oui..... et à ce moment-là , j'ai cru voir bouger des choses dans la terre !!!
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A. Nardop · il y a
Un beau poème en prose qui ne se laisse pas pénétrer facilement.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci d'en avoir perçu quelques effluves . Ce n'est pas aussi sibyllin que cela paraît.

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