Le bout du tunnel

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" L'accent circonflexe est l'hirondelle de l'écriture." Jules Renard  [+]

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La première fois, tout s’était bien passé. En peu de temps, ce fut fait, sans trop de douleur.
Mais aujourd’hui, les choses sont plus difficiles. Cela fait maintenant plusieurs heures que j’ai commencé. Ma mère fait ce qu’elle peut pour m’aider. Ou peut-être juste pour se débarrasser de la corvée, comme la première fois ? En tous cas, pour le moment, les choses n’avancent pas, je suis bloqué.
-C’est bizarre, dit la sage-femme, douze heures de contractions et la dilatation ne se fait pas. Détendez-vous, Madame.
Mon frère ainé avait réussi du premier coup lui. Il lui avait fallu à peine une heure jusqu’à la délivrance. Il a toujours tout fait mieux que moi, celui-là. On dirait qu’il est juste parfait. Son arrivée au monde avait été pour ma mère « un moment unique » selon ses dires. Ce n’est pas mon cas.
-Habituellement, les bébés à naître dorment pendant le travail, le vôtre bouge beaucoup Madame, ce sera un sportif !
Tu parles que je bouge ! Je m’agite, je me tortille, je me démène comme je peux pour progresser, avancer dans ce tunnel, comme un spéléologue coincé. Je suis à la fois impatient de sortir et désireux de rester encore un peu. Non pas que le ventre de ma mère soit pour moi un nid douillet, je sais bien qu’elle considère les grossesses comme des fardeaux, ni que j’ai très envie de découvrir la vie à l’air libre, j’ai bien vu ce qu’elle vaut. Non, je bouge tout simplement pour lui faire le plus mal possible.
Tiens, la lumière du jour que je croyais commencer à entrevoir est bouchée à présent. L’extrémité de deux gros doigts gantés frôle ma tête.
-On progresse, Madame, le col est à 6 centimètres.
Dès ma naissance, j’avais été un bébé difficile. Hurlant la nuit pour réclamer le sein de ma mère, qu’elle me donnait à contre-cœur. Je la mordais, m’a-t-elle dit, exprès pour lui faire mal. Elle avait peu de lait et je n’étais jamais rassasié. Ses bras ne me calmaient pas. Les berceuses, les balancements, les « câlins » n’y faisant rien, elle avait fini par abandonner, me laissant hurler ma faim dans mon berceau, porte de la chambre fermée.
-Allez Madame, courage, respirez profondément, vous allez bientôt faire connaissance avec votre petit bout de chou !
-En fait, Madame la sage-femme, on se connait déjà, elle et moi. Quant au « chou », si j’avais pu, je serais bien venu au monde dedans, voyez-vous, comme dans les contes de fées.
Mon père qui rentrait fatigué du travail le soir ne souhaitant pas être dérangé par les pleurs d’un nourrisson, mon berceau fut descendu à la cave et le calme revint à la maison. Ma mère passait me voir le matin, elle déposait dans mon lit un biberon plein de lait pour la journée, changeait mes couches avec des haut-le-cœur, touchant le moins possible ce corps sale et puant que j’étais devenu.
Et puis j’y suis resté. Dans la cave. Un jour, devenu grand, j’étais passé par-dessus bord du berceau, tombé lourdement sur le sol. Ma mère ne m’avait découvert bien sûr que le lendemain matin, une grosse bosse sur l’arrière de la tête. Est-ce pour cela que par la suite, je suis resté «débile », comme disait ma mère ? Ou bien l’étais-je dès mon premier jour, on ne le saura jamais, mais la dénomination m’est restée :« le débile »,« l’autre idiot » entendais-je dire au-dessus de ma tête quand parfois mes parents parlaient de moi un peu trop fort. J’ai bien cru à un moment qu’on allait me faire remonter à la surface, mon père disait que j’avais l’âge d’aller à l’école, que les gens commençaient à poser des questions. Ils avaient bien vu ma mère enceinte quelques années auparavant. Plus tard, je compris que plus personne ne demandait de mes nouvelles, il avait été dit qu’une grave malformation cardiaque à ma naissance avait entraîné mon décès rapide, à peine âgé de quelques mois.
-Allez Madame, encore un petit effort, on voit les cheveux !
-Ah, des cheveux, j’aurais préféré ne pas en avoir cette fois-ci, ni des oreilles non plus d’ailleurs. Cela t’aurait donné moins de « prises » pour tirer dessus.
En grandissant, j’étais devenu plus remuant dans ma cave, plus bruyant. On me sortit et je fis la connaissance de mon frère aîné. Âgé de dix mois de plus que moi, ce qui me fit comprendre que je n’avais pas été désiré, c’était un petit garçon sage, qui portait de jolis vêtements, partait tous les matins pour un endroit inconnu de moi qu’on appelait l’école, d’où il rapportait de grandes satisfactions à mes parents. Le mercredi après-midi, on l’habillait différemment, avec un short, de hautes chaussettes dans ses baskets et un tee shirt avec son prénom dans le dos. Il rentrait tout crotté et n’était pas grondé pour ça. Il arrivait même que mon père le félicitât. Alors que moi, ma mère se bouchait le nez en me croisant dans la maison, et m’obligeait à laver moi-même à la main mes vêtements sales.
J’ai grandi ainsi. Je n’étais pas aimé. Ma mère me frappait chaque fois qu’elle en avait l’occasion, mon père ne disait rien. Prenant modèle sur mes parents, mon frère ne m’adressait jamais la parole.
-Bloquez votre respiration et poussez, Madame, c’est le moment !
Un soir, une gifle plus forte que les autres me renversa et ma tête heurta un angle de radiateur. Je fus tué sur le coup. J’en voulus beaucoup à ma mère. J’avais entendu dire que la vie était belle et j’attendais avec impatience l’âge adulte pour savoir ce que cette phrase signifiait.
-Ça y est, la tête est passée, Madame ! Ne poussez plus !
-Non, ne pousse plus, Maman. Tu ne me pousseras plus jamais cette fois-ci, ni tu ne me bousculeras, me dénigreras, me gifleras.
La sage-femme saisit une de mes épaules, et tente de me dégager. Je gigote encore un peu, histoire de faire durer encore un peu le plaisir puis je me laisse tirer vers l’extérieur.
Un cri de douleur et de haine de ma mère m’accueille.
Je suis né.
-Quel joli nouveau-né ! s’exclame la sage-femme.
Je voudrais pouvoir répondre à cette dame que dans mon cas, on dit plutôt « né à nouveau ».
-Pour la bosse à l’arrière de tête, il ne faut pas vous inquiéter, Madame, ça s’arrangera en grandissant.
La sage-femme ne sait pas que ma mère ne me verra pas grandir trop longtemps..., Dès que j’aurai atteint un âge suffisant pour pouvoir mettre mon projet à exécution, eh bien.....je l’exécuterai.
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Eva Dayer · il y a
Un texte singulier, une naissance - et une vie !- peu ordinaires . Amours filial et maternel rien qu'un peu bousculés :)
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christine A · il y a
Super, je croyais que tous mes textes avaient disparu dans la cyberattaque🤗!!. Il y a donc un rescapé...merci de l avoir lu et pris le temps de votre commentaire. Grâce à vous, ce texte va donc re naître , comme le thème du concours proposé..merci beaucoup ! Je vais de ce pas sur votre page... à bientôt