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Le bout du monde

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Agnès Poésie

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Elle se réveille entre des murs et il fait sombre, presque nuit, deux colonnes de lumière grise à l’aplomb de meurtrières horizontales semblables à celles des bunkers. Murs trop hauts pour un bunker ! Elle veut se redresser, sous ses mains sent un mince matelas, ses poignets ses bras sont douloureux. Que s’est-il passé ? A-t-on voulu la frapper ? Si oui, instinctivement de ses bras elle a tenté de se protéger? Ils doivent porter des traces, rouges, bleues, noires, ses bras.
Elle veut savoir et avec précaution les élève vers l’une des deux meurtrières. Bien que précautionneux ce mouvement lui arrache un cri et à nouveau des interrogations, pourquoi, quelles conséquences ? Contusions sévères ou fractures ? Ou les deux. La deuxième tentative est encore plus pénible, alors savoir que ses bras portent des traces de coup de telle ou telle forme ? Des hématomes bleus ou violets ? Ses yeux irrésistiblement cherchent les ouvertures, pourquoi si haut placées ? Lasse de toutes ces questions elle ferme les paupières, se sent glisser au plus profond d’un terrier pendant qu’imperceptiblement les points douloureux s’éloignent, comme lévitant à quelques millimètres au-dessus de sa peau.
Trois, quatre millimètres ? Cet espace peu à peu devient lieu de réminiscences, d’abord un bruit de verre cassé, un flot d’air froid. Masquant le halo orangé d’un réverbère une ombre s’apprêtant à bondir. Sur elle. Un cri, sa propre voix déformée par le désir désespéré de vivre, plutôt un hurlement car sa gorge brûle encore un peu, écorchée. Les deux colonnes de lumière sont moins ternes, le temps passe, unique signe de vie. Elle se demande, car poser des questions c’est vivre: tout à l’heure elle a cru se réveiller, mais n’a-t-elle pas plutôt repris connaissance ? Lors d’un réveil les rêves souvent s’évanouissent. Quand on revient à soi toujours les douleurs se réveillent.
A moins que les douleurs ne l’aient réveillée. Ou un bruit ? Lasse, très lasse, elle sent qu’elle va lâcher, s’oblige à écouter. Rien. Rien à quoi se raccrocher, aucun repère visuel, même pas la trace d’une odeur, l’écho d’une voix. Des murs anonymes enduits de ciment gris. Elle est à bout, les larmes menacent, l’ignorance, l’incertitude, l’enferme dans une obscurité pire que celles des murailles qui l’entourent. Alors elle fixe les meurtrières comme si elle en attendait plus qu’une lumière : une réponse, une explication, une preuve. Elle n’y voit qu’un regard absent. Elle est à bout, s’enferme.
A bout, ces deux mots sonnant comme la menace d’une fin la secoue toute entière, « - Es-tu vraiment à bout ? » Sa voix est éraillée. « - Peut-être que je confonds être à bout et toucher le fond. – Il te faut choisir, tu es à bout ? C’est la fin de l’histoire. Tu touches le fond ? Tout change, d’un coup de talon tu peux remonter. » Au mot « remonter » elle rouvre les yeux, cherche les minces rectangles de lumière, les meurtrières, qui peut-être voient des toits ou donnent sur une rivière et l’horizon. A cet instant et là où elle est, elles incarnent le plus attrayant, le plus impossible de tous les bouts du monde imaginables.

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