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Le bout de la nuit

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Patrick Barbier

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FINALISTE
Sélection Jury

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L’impact des gouttes sur le métal de son arme tendue à bout de bras focalisait le regard de la silhouette sombre, qui semblait absorber tout atome de lumière sous la pluie battante. Les minuscules éclaboussures semblaient fasciner l’assassin.

À une autre époque, d’autres éclaboussures, écarlates celles-là, maculaient le sol autour de l’homme que frappaient les trois militaires. Leur chef, jambes écartées et mains jointes dans le dos, se raclait la gorge à intervalles réguliers. À ce signal, le soldat qui massacrait celui dont le visage n’était plus qu’un magma sanglant, s’écartait et les questions du gradé étaient posées et reposées d’une voix administrative et maîtrisée. Noms des chefs de réseaux, caches d’armes, montant de l’impôt révolutionnaire et localisation des camps de rebelles dans la montagne.
Une heure auparavant, le bled avait retenti de rafales d’armes automatiques, de cris et de râles, puis des ordres avaient été aboyés en français. Des quelques pauvres maisons pour la plupart habitées par des paysans et des éleveurs de chèvres, les soldats sortirent une trentaine d’êtres humains apeurés que l’on fit monter dans deux camions bâchés. Seule la maison d’Aïcha et de sa famille fut encerclée et ignorée jusqu’à ce que les deux véhicules d’où sourdaient des pleurs d’enfants empruntent à nouveau la piste caillouteuse.
C’est son grand-père qui s’avança lorsque la porte fut enfoncée d’un coup de pied. Il marchait doucement vers le soldat qui braquait son arme à hauteur de hanche, les bras ouverts en signe de paix universel. Le lieutenant (Aïcha ne saurait que plus tard, au cours de ses recherches, qu’il était lieutenant) avait écarté celui qui avait défoncé la porte puis était entré dans la maison. Le grand-père de la fillette s’était immobilisé, les bras toujours ouverts. Le regard de l’officier avait embrassé la pièce, fixé le vieil homme, la mère d’Aïcha qui la tenait contre elle, son père et ses deux grands frères. Puis il avait dégainé, en un geste fluide, son arme de service et exécuté le vieillard d’une balle en pleine tête. Son père et ses deux frères firent mine de bondir en avant mais les soldats avaient pointé leurs mitraillettes et le temps s’était figé. Le lieutenant rengaina son arme et baissa les yeux sur la fillette. Son treillis était impeccable. Le béret rouge était vissé sur son crâne rasé et une ombre de sourire flottait sur ses lèvres minces. Une balafre dont la pâleur tranchait avec le hâle de sa peau, partait de la tempe droite et finissait au coin de sa bouche.
Tout ce dont se souviendrait ensuite la petite fille de douze ans ne sera que fragments de temps, flashes indicibles, mouvements saccadés, explosions traumatisantes et des morceaux d’éternités effroyables.
Les questions tombaient, mécaniques et inchangées. Son père subissait les coups sans rien dire. On avait agenouillé son plus jeune fils devant lui et le lieutenant l’avait abattu. À nouveau les questions. Son deuxième fils avait subi le même sort que Farid. Puis une fois les questions reposées avec, comme réponse, le silence de son père, les soldats avaient violé la mère d’Aïcha, l’avaient prise à tour de rôle sur la table en bois avant de la tuer quand, une fois de plus, les questions n’eurent pas de réponse.
Aïcha ne sanglotait plus. Elle était recroquevillée contre la cuisinière mais n’était plus là. Elle était partie dans la montagne. Là où son père l’emmenait en lui tenant la main. Là où elle amenait du pain et du fromage à ses frères partis surveiller les bêtes. Là où les échos d’une guerre qu’elle appréhendait à peine ne l’avaient pas encore atteinte.
Ses yeux fixaient le vide et le vide la mangea.

Elle ne sentit rien quand, sur l’ordre de leur chef, les hommes lui arrachèrent ses vêtements avant d’en faire une poupée de chiffon entre les crocs de chiens échappés de l’enfer.
Elle ne vit jamais un autre officier arriver à bord d’une jeep avec trois autres gradés. Elle ne le vit pas entrer dans la maison, ni quand il resta figé devant l’horreur de la scène. Ni quand, après avoir été rejoint par les trois autres officiers, il avait étalé le lieutenant d’un coup de poing à la pointe du menton et pris Aïcha dans ses bras après lui avoir remis tant bien que mal ses vêtements.

Deux ans plus tard, l’indépendance de l’Algérie sonnait le glas de la colonisation française. C’est à peu près à cette époque que le tortionnaire balafré fut discrètement chassé de l’armée.
Et que Aïcha, confiée à une tante dans la banlieue d’Alger par l’officier qui l’avait sauvée, recommença à parler.
Le vide l’avait recrachée.

Novembre 1982

L’homme avait arpenté le centre touristique d’Alger pour finir aux limites de celui-ci, là où les attraits nocturnes et artificiels d’une ville disparaissent au profit de bars louches et de boîtes de nuit mal famées. Il connaissait bien ce quartier. Le souvenir de descentes musclées, arme au poing et sous uniforme, embrasa l’endroit dans lequel il stockait les souvenirs d’un temps où il avait le droit, et même le devoir, de mépriser et de brutaliser ceux qu’il considérait encore aujourd’hui comme des sous-hommes. Une enseigne clignotante l’attira et il descendit des escaliers sombres pour arriver dans un night-club enfumé. Il s’installa au bar sans remarquer la jeune femme qui l’avait suivi. Il commanda un verre au barman et se tourna vers la piste de danse en quête de gibier féminin. Il la repéra immédiatement. Elle dansait lascivement dans le faisceau mordoré d’un des spots braqués sur les danseurs. Un corps superbe largement dévoilé par une mini robe, de longs cheveux noirs qui caressaient ses épaules et, tout à sa contemplation de ses longues jambes très dénudées, il ne s’aperçut pas tout de suite qu’elle le regardait et lui souriait. Il prit son verre et la rejoignit sur la piste.

— Je peux vous offrir à boire ?
— Pourquoi pas ? Qu’est-ce que vous avez pris ?
— Un gin-tonic.
— La même chose, alors. Je vous laisse commander, j’ai mon sac là-bas, dit-elle en désignant un box.

Ils s’y installèrent et entamèrent un léger flirt à base de questions réponses anodines. Passage obligé dans l’attente de choses plus sérieuses. Au troisième verre, elle passa délicatement son doigt le long de la cicatrice qui lui barrait la joue.

— Ça ne te fait pas peur ?
— Non, je trouve ça viril... Et excitant.
— Tu ne perds pas de temps.
— Pourquoi en perdre ? La vie est si courte, lui répondit-elle d’une voix rauque.

Sa main était descendue et s’était posée en haut de la cuisse de l’homme.

— J’ai assez bu, ma voiture est garée derrière la boîte, on y va ?
— J’allais te le proposer, ma grande.

Ils quittèrent le night-club par la sortie de secours pour déboucher dans une ruelle déserte et noyée de pluie.

— Où est ta voiture ?
— Je n’en ai pas.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?

En réponse elle sortit son revolver, le braqua sur lui et récita mot pour mot les questions qu’il avait posées sans fin à son père. Il la regardait, hébété, tout en reculant.
L’impact des gouttes sur le métal de son arme tendue à bout de bras focalisait le regard de la jeune femme. Les minuscules éclaboussures semblaient fasciner Aïcha.
Le cadavre allongé à quelques mètres, lui, ne remarquait plus rien. L’écho des cinq détonations, une pour chaque vie volée, avait rebondi sur les façades des vieux immeubles accolés, puis déserté la ruelle. Le bras redescendit lentement et le revolver se plaqua contre la cuisse d’Aïcha.
La haine soudée à sa mémoire depuis si longtemps commença à refluer. Sur le moment, elle chercha vraiment à s’en convaincre.
Elle marcha vers le corps, l’enjamba tout en glissant l’arme dans son sac. Ombre au milieu des ombres, elle retourna à la nuit.

PRIX

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Valérie Labrune · il y a
Aouch ! C'est un récit très bien construit, des plus noirs, car d'un réalisme saisissant et la vengeance finale apporte un apaisement pour le lecteur aussi tant il attend que justice, sous quelque forme que ce soit, soit enfin rendue. Ca m'a happée. Bravo !
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Patrick Barbier · il y a
C'est une justice au goût amer. Merci d'être passée par là Valérie.
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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Roxane73 · il y a
Je découvre et aime ce noir très bien écrit !!!
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Patrick Barbier · il y a
Merci Roxane
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Klelia · il y a
Même si se faire justice est interdit... c'est parfois tellement légitime ! Très beau texte
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Patrick Barbier · il y a
Mille mercis Klelia.
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Myriam Elice-Mitakos · il y a
J'ai apprécié l'écriture et l'effet miroir de l'incipit qui revient...
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Patrick Barbier · il y a
Merci beaucoup Myriam.
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André Page · il y a
Bravo Patrick, mes votes en rafale.
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Patrick Barbier · il y a
Reçus en plein cœur ^^
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J. H. Keurk · il y a
Tragique et émouvant à la fois. Les guerres amènent à des atrocités. Ceux qui souffrent, sont ceux qui restent... Une tranche d'existence qui colle à toutes les époques.
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Patrick Barbier · il y a
Merci pour ce commentaire LBC.
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Cocofeve · il y a
Je découvre...j'aime, je vote ! Bravo ! Bonne chance pour la suite .
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Patrick Barbier · il y a
En retard, mes remerciements.
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JHC · il y a
re:)
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Patrick Barbier · il y a
Merci JHC ;-)
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Christian Pluche · il y a
Vote confirmé !
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Patrick Barbier · il y a
Hello Christian. Merci pour ces votes et cette confirmation.
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