Le bord de l'apoplexie

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Des exemples de ma futilité sont disponibles sur ce site… Des textes, des bricoles-images, la poésie… Je creuse et je me creuse… J'envoie de mes nouvelles, ici, là, et ailleurs. Les mots  [+]

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Une station scientifique opère à des kilomètres sous terre. L'enthousiasme anime son personnel. Les avancées qui s'esquissent là répondent à l'idée qui se propage : l'avenir surgira du centre de la Terre.
Depuis deux ans nous suivons cette avancée. Notre voisin de palier nous en informe. Ce voisin, Fernand Cormieux, affirme que la Big Opération Profoundness, la BOP, la compagnie qui pilote ce projet lui fournit du travail.
À l'apéritif, ce bavard aborde quantité de sujets. Il sait enchaîner sans pause, sans raison aussi sur les couleurs dans l'escalier, l'éclipse, l'inversion des quartz... Il n'en finit jamais ! Les sujets défilent, les verres s'accumulent...
Notre confiance en Fernand a beaucoup perdu.
Au début de notre aménagement, nous y avons cru à ses explications magnifiques. Notre innocence m'étonne encore. Après huit mois, nous vivions convaincus de côtoyer un prince de la mythomanie. À partir de là, nous avons choisi d'adopter envers ses propos un taux de confiance basé sur la moquerie.
Mardi dernier, une enveloppe destinée à Fernand s'est glissée dans notre boîte aux lettres. Je l'ai ouverte par inadvertance. En deux lignes je compris ma méprise. Dans mes mains, de la plume du responsable de la BOP, se tient la preuve de l'existence de la station enfouie dans la Terre. Nous considérions cette entité comme un délire fernandesque, un de plus.
Quelle méprise !
La curiosité m'accapare. Dans ce courrier le directeur signale des difficultés.
La lettre explique qu'au-delà de 10 500 mètres, des techniciens détectent des éboulements. De suite des précautions se mettent en place.
D'un coup ! Le sol s'effondre. Apparaît une excavation insensée. La découverte provoque interrogations et stupeur. Le personnel se crispe sur ce que l'on appelle déjà la grotte sans fond. En haut lieu l'inquiétude prend en otage les esprits. Après avoir consolidé l'accès, deux volontaires se chargent d'y descendre. La radio des explorateurs est branchée sur les haut-parleurs de la station. Chacun suit leur évolution. Ils s'enfoncent pendant 2000 mètres dans un vide total... À cette profondeur, des milliers, voire des millions d'animaux, de la corpulence d'un gros rat caparaçonné, creusent et mordent à pleines dents la roche. Les bestioles se goinfrent sans nuance. Par endroit, de malingres parois ajourées, aux arabesques fragiles, subsistent. Elles permettent à l'immense voûte de se maintenir. Des estimations au laser évaluent le gigantisme de l'espace dévoré. Un néant qui se propage sur des milliers de kilomètres.
Le bruissement des mandibules tourne au cauchemardesque. L'écho, discret, confirme la présence d'une vulnérabilité délicate.
Des morceaux de granit ont permis de capturer un couple.
Leur insensibilité au laser et à la radioactivité étonne. Aucun outil, ni tranchant, ni pointu, n’ébrèche la carapace. Acides et gaz nocifs ne modifient en rien leur comportement. Le feu les ralentit à peine. Infrasons et ultrasons n'agissent pas. Ses déjections sont rares, voire inexistantes.
Au cours de la nuit, les cobayes dévorent leurs cages et ce qui les sépare de leurs semblables. Dans la panique ils endommagent la station.
Le dévoreur impénitent ne s'intéresser pas aux squelettes de ses congénères. Des "os" où s'imbriquent l'or, le diamant et le platine pour former une matière exceptionnelle.
Les financeurs sont informés d'heure en heure. Leurs experts débattent pour élaborer une stratégie. Certains, au nom de la diversité des espèces, préconisent de préserver cette race remarquable. Les autres expliquent que pour protéger la diversité des espèces, la bonne réaction consisterait en l'élaboration d'une arme capable d'exterminer cette aberration biologique.
Le dernier paragraphe sollicite Fernand : tu dois revenir au plus vite. Nous avons besoin de tes compétences.
Josiane préconise d'avouer la lecture de cette lettre. À quoi bon mentir à notre voisin ?
Lui, ne cultive aucune rancœur.
Le lendemain, au courrier de Fernand, une nouvelle lettre de la BOP.
À l'apéritif, il nous explique que sa tâche consistera à établir, en relief, les positions et l'ampleur des volumes engloutis. Il relèvera aussi l'emplacement des squelettes. Il apprend que la peau de mouton est l'unique matière que ces animaux n'ingurgitent pas. Ces équipements et lui-même en seront recouverts.
Jeudi matin, Fernand quitte son logis, stimulé par la création de la première carte sub-terrienne 3D. Son courage fait renaître en nous une estime qu'il avait perdue.
Sa promesse de nous ramener une dent du rongeur nous touche. Par la fenêtre nous le voyons disparaître à l'angle de la rue.
Les jours qui suivent nous pensons à son expédition.
Le lundi la vie nous accable de difficultés. Huit jours après le départ de Fernand nos préoccupations se fixent sur l’âpreté de nos finances. Afin de nous apporter du réconfort, Josiane part à la cave chercher notre dernière bouteille de gentiane...
Elle revient les mains vides, affolée. Ses yeux, effarés, renvoient une stupeur incompréhensible. Sa bouche... Impossible pour Josiane de prononcer deux syllabes à la suite... Je l'installe dans le fauteuil du salon. Je descends les escaliers, marches quatre à quatre, objectif la cave.
Et là !
Dans la fraîcheur, dans la pénombre, à la bouche du puits... Un puits qui encombre, un puits asséché depuis des années...
Si l'on prête attention aux échos qui en remontent... On reconnaît, malgré les résonances... Une voix !
La voix réverbérée de Fernand. Je l'entends au travers de la Terre !
Lui manipule l'équivalent d'un talkie-walkie, à ce que je comprends. Ses paroles décrivent ce qu'il rencontre dans le vaste vide. Les gestes qu'il accomplit sont décrits à l'instant où il les exécute. Ses phrases me marquent. Ses paroles obsèdent. Terrorisent !
Une gigantesque angoisse se fixe. M’oppresse !
Sitôt remonté, je jette ces quelques lignes, sans oublier Josiane. Je la sens capituler...
Arrivé à la fin de ce récit... J'ignore pourquoi je l'ai écrit. Que faire ?
Et Josiane... Au bord de l'apoplexie...
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Thara · il y a
Un beau texte truffé d'émotion, et qui ne laisse pas indifférent !
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Philshycat · il y a
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Arlo G · il y a
Texte très bien écrit et agréable à lire. Vous avez les cinq points d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC le petit voyeur explorateur et son poème Découverte de l'immensité dans la matinale en cavale. Bonne journée à vous
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Teff dit Gégé · il y a
Merci à vous. Puisque j'ai cinq points qui m'invitent, j'y cours de ce clic…
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James Wouaal · il y a
Bien barrée cette histoire. Ah, ces princes de la mythomanie, comme vous dites, sont très souvent bien plus intéressants que les vrais baroudeurs qui croient vous décrire "LE" monde, que vous bien sûr, ne pouvez pas connaitre.
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Teff dit Gégé · il y a
De tels princes briguent la couronne. Quand ils l'obtiennent, le goût de la poussière se rapproche de nos bouches.
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Joëlle Brethes · il y a
C'est la fin du monde qui, dans votre texte, surgit du centre de la Terre ! :(
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Teff dit Gégé · il y a
Probable. Un rebondissement tonique est toutefois envisageable…
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Joëlle Brethes · il y a
Tenez-moi au courant ! ;-)