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Le Bon et clochard

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Marteen Arzur

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Nous étions à la fin des années 80, j'étais un peu déprimée, je venais de me séparer de Bernard après trois ans de vie commune. Il s'agissait d'une décision partagée, car la morosité s'était tranquillement installée entre nous. Christiane mon amie, m'avait proposé de passer quelques jours chez elle en banlieue parisienne. J'avais accepté, me disant qu'une petite virée me changerait les idées. Mon patron avait bien voulu m'accorder quelques jours et c'est sans trop d'entrain que je pris le train en gare de Brest. Nous étions en octobre, il faisait froid. J'avais mis le fameux manteau de cuir doublé que Bernard m'avait cédé tant j'avais insisté pour qu'il me le donne. J'adorai cette veste trop grande pour moi, elle était confortable. Après quelques heures de somnolence, je descendis sur le quai de la gare Montparnasse. La foule à l'heure de pointe déambulait au pas de course, pressée de retrouver ses pénates après une journée de labeur. Je me félicitai de m'être réfugiée en Bretagne et de vivre à un rythme différent. Attendre le RER au milieu de tous ces gens, dans mon manteau trop chaud avec mon bagage encombrant, me parut interminable. Du monde partout, des rames bondées, des visages figés, il me tardait d'être chez mon amie !
Serrée, coincée parmi tous ces corps cherchant leur équilibre, je me mis à transpirer abondamment et tamponnai mon front de la main. Un homme face à moi, portait le même genre de manteau et s'épongeait lui aussi à l'aide d'un kleenex. Je ne pus m'empêcher de sourire, il fit de même en désignant son vêtement trop chaud. Cela me détendit et je découvris un visage plein de charme qui m'observait à son tour. Il me plut instantanément. Nous ne pouvions plus détacher nos regards. La sueur me piquait les yeux et je me mis à craindre que mon maquillage ne coule. Il sortit un mouchoir et me le tendit, j'essuyai le ruissellement sur ma face devenue écarlate, tandis que le RER s'arrêtait à la station suivante, nous bousculant dans cette promiscuité étouffante. L'homme descendit comme à regret, mais au moment de mettre le pied à quai, il se retourna, sa main se frayant un chemin à travers la horde en mouvement et me tendit une carte. Je l'attrapai de justesse. Les portes se refermèrent sur lui. Jusqu'à la dernière seconde, je fixai l'homme immobile sur le quai grouillant de monde. Il me fit un geste d'adieu et le train disparut dans le tunnel. Je lus ses coordonnées sur la carte  :  G.Le Bon. Je répétai son nom tout bas : G. Le Bon, J'ai le bon ! Gilles ? Gaetan ? Gilda ? Je glissai le carton dans la poche intérieure de ma veste et demeurai pensive jusqu'à ma destination. Serait-ce une rencontre ? Une rencontre importante ? Rien du tout ? Un rêve ? Je souriais toujours lorsque mon amie vint me chercher à la gare. Je lui narrai ma petite aventure le cœur content. Le lendemain nous allâmes faire un tour aux puces et je dégotai un joli pardessus de laine à ma taille. Je décidai de me débarrasser du vieux manteau dont je vidai les poches et enfilai ma nouvelle trouvaille. Oui, j'allais donner ce vêtement à quelqu'un, n'importe qui. Ce serait mon acte symbolique pour couper le lien avec l'homme qui était sorti de ma vie. Il était temps que je me sépare de tout ce qui concernait cette relation moribonde. Nous reprîmes le métro et j'offris ma relique au premier clochard venu. C'était un grand gaillard maigre, à l'air intelligent malgré son sourire édenté. Il ne comprit pas pourquoi cette veste lui tombait du ciel, mais il bredouilla « Merci ma petite dame, que Dieu vous bénisse ! » Je venais de faire un heureux et j'avais la sensation que quelque chose de neuf etm'attendait.Le soir même j'envisageais d'écrire quelque chose à ce fameux G.Lebon, mais n'avais aucune idée de ce qu'il fallait dire. Christiane me suggéra de l'appeler. Le cœur battant je fouillai fébrilement dans mes poches à la recherche de la carte de visite, elle n'était pas davantage dans mon sac. Je devinai qu'elle était restée dans la poche intérieure du manteau que je venais de donner. Mais quelle idiote ! Il était trop tard pour repartir à sa recherche, nous irions le lendemain.
Je dormis mal, ayant la sensation que je m'étais sabotée inconsciemment, j'éprouvai de la colère et du dépit. « Tant pis !  dis-je à mon amie, on laisse tomber ! »
Non, on y va !. Et nous voilà parties à la recherche du SDF. Soulagée, je le vis, installé au même endroit, à demi allongé sur un banc.
L'homme me reconnut et s'excusa, il avait donné le manteau trop petit pour sa carrure à un autre de ses compagnons d'infortune ! Celui-ci avait élu domicile à la station Chatelet. Après moult description du personnage, nous partîmes à sa recherche et je crus au miracle car je le reconnus dans la foule. D'âge moyen, le cheveux et la barbe hirsutes, celui-ci portait bien le manteau de Bernard ! C'était notre homme ! Il fut ravi de nous rencontrer, mais la carte avait été jetée il ne savait où, le destin s'acharnait encore !
Je m'en retournais accompagnée de mon amie, l'âme déçue. Rentrer au plus vite en Bretagne et oublier tout ça !  me dis-je. Au dernier moment l'homme courut derrière nous et lança : « Hé les filles, il y a quoi d'écrit sur cette satanée carte ? »
- Un nom, répondis-je, mais ça ne vous dirait rien !
- Dis toujours, on ne sait jamais !
- G. Le Bon.
- Ha un nom comme ça c'est sûr ! Mais si, je le connais, ça me dit vaguement quelque chose, Il serait pas conseiller à l'agence pour l'emploi par hasard ? Moi, avant de finir ici, j'avais une vie, une femme et des gosses, puis j'ai été licencié. J'ai cherché du boulot, mais ma femme m'a quitté, je suis devenu comme ça... Mais ce gars là, il travaille pour aider les gens à retrouver du travail. Appelle les agences, tu vas le retrouver ! Merci pour tout !
Il est reparti et en regardant son dos courbé dans le manteau de Bernard, marchant vers son destin de pauvre, j'ai su avec certitude qu'il avait dit vrai. J'avais retrouvé Le Bon et je comprenais aussi combien nos destins sont capricieux.

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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien écrit et très fascinant ! Mon vote ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en Finale pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Marteen Arzur · il y a
sympa , je reconnais !
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Marteen ! Je vous invite à voter ou à confirmer vos votes pour “Gros père Noël” et “ De l’autre côté de notre Monde” (qui sont en FINALE) si vous les aimez. Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gros-pere-noel
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Arlo · il y a
Excellent récit très agréable à sa lecture. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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