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Le bolide rouge

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Muriel Meunier

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Je rejoins Lucie qui, boudeuse, s’est isolée dans le jardin. Elle est assise sur le banc de pierre, les bras croisés, la mine renfrognée. Il y a un instant encore, nous étions attablés devant un cocktail bien frais quand elle a pris la mouche parce que je refusais de lui prêter ma voiture. Une Ferrari ! Toute neuve ! La pensée qu’elle pourrait rayer la peinture flamboyante ou cabosser une aile me glace les sangs. Maintenant, elle me fait la tête. J’essaie de lui faire comprendre qu’une telle merveille ne se confie pas si facilement, surtout à une conductrice débutante, mais elle me traite d’égoïste.
— Moi ? Egoïste ? Tu as la mémoire courte : je t’ai cédé le volant deux fois pendant le week-end !
Je suis très amoureux de Lucie ; nous nous connaissons depuis tellement longtemps. Depuis la maternelle ! Je n’imagine pas faire ma vie avec quelqu’un d’autre, quand nous aurons terminé nos études, bien sûr. De là à lui passer tous ses caprices...
— Si tu n’as pas confiance en moi, je ne vois pas ce que nous faisons ensemble !
Elle se met en colère, la dispute dégénère. Je m’énerve à mon tour, la secoue un peu par le bras pour qu’elle arrête de dire des bêtises. Elle cesse de crier, me poignarde d’un regard noir et s’enfuit au fond du jardin, son portable à la main. Elle va se plaindre auprès de sa meilleure amie !
Pendant qu’elle parle au téléphone, j’observe son sourire qui se dessine sur ses lèvres. Je ne vois plus que lui, car, sous la couronne de ses cheveux blonds, c’est tout son visage qui resplendit de bonheur. Son appel terminé, elle passe devant moi sans un mot. Je suis intrigué mais je n’essaie pas de la suivre. Je peux faire la tête aussi, ça lui apprendra. Ensuite, tout se passe très vite. Elle ne tarde pas à ressortir de la maison, son sac à main en bandoulière et elle a passé une veste. Elle m’attaque de nouveau :
— J’en ai assez, Pierre ! Ce n’est pas drôle avec toi, il n’y a que ta voiture qui compte !
Si elle croit m’impressionner, elle se trompe. Ce n’est pas la première fois que nous nous fâchons et qu’elle monte sur ses grands chevaux. J’essaie d’argumenter encore un peu avant... de céder. Car je finis toujours par lui céder.
— Ma Ferrari est très précieuse pour moi. Rends-toi compte, si tu l’abîmes, au prix qu’elle coûte, je ne pourrai jamais m’en acheter une autre !
Lucie persifle :
— Tu parles ! Ce sont tes parents qui l’ont payée, pas toi !
— Ce n’est pas une raison. Après tout, ce n’est pas un drame si tu ne la conduis pas !
La réaction de ma bien-aimée est violente :
— Dégage avec ta voiture ! Je ne veux plus te voir !
Devant son air buté, un signal d’alarme se déclenche dans mon cerveau. Je change de tactique, je la supplie :
— Attends, cette dispute est trop bête...
— C’est toi qui es trop bête !
— Bon, je te promets que je te laisserai conduire.
— Trop tard ! J’ai appelé Julien pour lui dire que j’aimerais bien qu’il m’emmène faire un tour. Il vient me chercher dans un instant.
Quoi ? Je tombe de haut ! La vision de ce minable, ce fils à papa maniéré qu’elle disait ne pas supporter, apparaît devant mes yeux.
— Contrairement à toi, il n’a pas peur que j’abîme ses petites affaires, lui. D’ailleurs, nous deux c’est fini.
Je suis fou de rage.
— Tu n’as pas le droit de me faire ça ! Tu vas vite regretter, avec ton Julien tu vas t’ennuyer à mourir !
Lucie hausse les épaules. Furieux, désemparé et malheureux, je saute dans ma voiture. Mais, au volant de « ma petite bombe », j’ai un goût amer dans la bouche, je ne suis plus le roi du monde. Je me sens glacé, et tellement seul sans ma Lucie. Dire que j’ai laissé tomber quasiment tous mes copains pour elle ! Ah ! Ils vont bien se moquer de moi. Et pour couronner le tout, il se met à pleuvoir.
Tout au bout du chemin, la solitude se profile. Et Julien ! Il marche sur le bas-côté, la tête rentrée dans les épaules, des fleurs des champs à la main. Je lui trouve l’air franchement idiot ; en même temps, je l’envie et le jalouse. La haine que j’éprouve pour lui à cet instant est si grande qu’elle me fait perdre la tête. Au point où j’en suis, je ne vois qu’une solution pour me débarrasser de mon rival : l’écraser !
Lucie habite un pavillon isolé et l’endroit parfaitement désert me semble idéal pour un petit accident sans témoin. J’accélère dans un crissement de pneus sur le gravier. Les arbres défilent à une vitesse vertigineuse. Personne aux alentours, je fonce sur Julien. Sa silhouette se rapproche.
Quand, soudain, le choc ! Ça, je ne l’avais pas prévu : l’une de mes roues a percuté une énorme pierre. Je perds le contrôle de mon bolide qui tournoie et termine sa course contre un arbre.
Par chance, j’ai été éjecté et je me retrouve sur les fesses, devant un Julien médusé. Là, l’humiliation est trop grande. J’éclate en sanglots. C’est difficile, à huit ans, de ne pas craquer quand on casse sa jolie voiture à pédales.

PRIX

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Christopher Olivier · il y a
L'enfance et ses déboire belle écriture
Je vous invite à poursuivre votre lecture https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/speed-pizza

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Christopher. Bonne soirée.
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Elena Hristova · il y a
un beau coup final pour ce bolide intrépide
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Muriel Meunier · il y a
Eh, oui... Merci, Elena. Bonne fin de journée.
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Ginette Vijaya · il y a
Tout-à-fait adorable cette histoire !
Je concours aussi avec un texte : " de roues en roues"

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Ginette. Bonne soirée.
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Yasmina Sénane · il y a
Quelle chute ! Bravo !
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Muriel Meunier · il y a
Merci de votre lecture et de votre vote, Yasmina. Bonne journée.
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Marie-dominique Beaufils · il y a
Je suis époustouflée ! Géniale, la chute !
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Muriel Meunier · il y a
Je suis très heureuse de vous avoir ravie, Marie-Dominique. Merci à vous. Bonne soirée.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Excellente chute !! Dans tous les sens du terme !!
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Patricia. Bonne journée.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre fascinante avec une chute des plus amusantes ! Bravo ! Mes voix ! Une invitation à lire mon œuvre ! Merci d’avance !
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Keith. Bonne soirée.
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Mikelle14 · il y a
moi j'avais deviné, hi hi
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Muriel Meunier · il y a
Bien vu ! Bonne soirée.
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Joséphine Deleu · il y a
Chute rigolote. J'aurai aimé avoir un indice en début de texte. Jouer par exemple avec les mots études et école... Si tu veux lire et commenter mon texte, ça me ferait plaisir ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/dix-neuf-mars
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Muriel Meunier · il y a
Mes indices sont les mots études et école en eux-mêmes... Merci de votre lecture. Je vais aller vous lire. Bonne journée.
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Dolotarasse · il y a
La chute nous cueille, bien joué !
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Dolotarasse. Bonne journée.
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