Le bol de chocolat

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Jury

Je suis passionnée de littérature, j'écris depuis quelques années des nouvelles et ai terminé un roman pour lequel je cherche un éditeu  [+]

Image de Automne 2020
J’entends Maman dans la cuisine, mais j’ne veux pas me lever. C’est mardi, il est sept heures, j’aime pas le mardi, on croit que la semaine a commencé, mais c’est pas vrai, il faut être aussi parfaite que le lundi, sérieuse, les cheveux propres, habillée comme un sou neuf. Le mardi, c’est un lundi qui n’a pas regardé sa montre.
J’aime que le vendredi, quand la cloche sonne, le cartable qu’on ferme comme si c’était pour toujours, la maitresse qui court vers le bus, la directrice de l’école qui sourit en fermant le portail ; en semaine, elle sourit jamais. Le mardi, il fait jamais beau sauf peut-être dans l’Inde des maharadjas. Quand je serai grande je vivrai à Jaipur, j’ai lu un livre qui raconte que les femmes là-bas, je ne sais pas exactement à quelle époque, passaient leurs journées à se faire belle, elles se baignaient dans du lait et trempaient leurs cheveux dans de l’huile d’ambre. Ça doit sentir bon l’ambre, peut-être que ça ressemble à… mais je connais pas.

Là, j’entends Papa se laver les dents ; est-ce que les hommes font tous autant de bruit dans leur salle de bain ? Il crache, il glougloute, il mouche, il éternue. Moi j’aimerais un homme silencieux, et délicat, dans les contes, les princes charmants on les entend jamais. J’entends Maman poser les tasses sur la table de la cuisine, faut que je me lève, sans ça elle va entrer dans ma chambre, tirer les rideaux, et la journée va débouler sur moi d’un seul coup, comme un orage, les grondements avec. J’aime pas quand la journée me tombe dessus, je préfère que ça soit moi qui aille la chercher. Sortir de la nuit c’est comme sortir d’un livre, il faut y aller tout doucement. Dans un mois, j’aurai dix ans et ma vie va changer, dix ans c’est pas rien ! Maman ne viendra plus me chercher à l’école, je pourrai rentrer seule à la maison et quand grand-mère viendra l’été, je ne dormirai plus avec elle, on mettra un lit d’appoint dans le salon. Elle sent le chat, grand-mère, personne n’en parle parce que c’est trop vexant. Y a une condition à tout ça, quand même, une dernière condition que Maman a mise, c’est que je ne renverse plus mon bol de chocolat le matin.

C’est vrai que ça m’arrive souvent, mais c’est pas de ma faute. Je fais attention pourtant, parce que j’ai peur de ce qui va se passer, j’ai peur vraiment et c’est peut-être à cause de ça qu’il finit par se renverser, et là c’est le drame ! Papa se met à hurler, il dit que je ne contrôle rien, et que si je ne contrôle pas un bol de chocolat, je ne contrôlerai rien dans ma vie ! Quelle drôle d’idée ! Je contrôle bien mes devoirs, je suis première de la classe, bien ma coiffure, y a pas une mèche qui dépasse de mes tresses, quel rapport avec ma vie ? Contrôler, contrôler. D’abord, j’aime pas ce mot, dès qu’il y a un accent circonflexe faut se méfier, c’est autoritaire ces mots-là ! Oui, Papa se met à hurler et le chocolat dégouline partout sur la table, sur ma robe, et j’ai les genoux qui se mettent à trembler, et j’ai envie de faire pipi, à chaque fois c’est pareil, alors je me dis : « Marie, calme-toi, sans cela tu vas pas faire pipi en plus ! » Mais le drame continue parce que Maman arrive avec son éponge et Papa crie encore plus fort :
— T’as qu’à la laisser nettoyer ses saletés ! Ah elle est belle ton éducation ! Faut pas t’étonner si je préfère aller voir ailleurs !
Et là, ça ne rate pas, maman se met à pleurer, à chaque fois c’est pareil ! Elle contrôle pas elle non plus, elle pleure et le chocolat continue de couler sur mes jambes, dans mes chaussettes et là, il ne faut pas bouger, parce que Papa n’attend que ça pour continuer ses hurlements, alors je reste immobile, je pense qu’il va falloir me changer et qu’il faudrait pas que j’arrive en retard à l’école, une première de la classe n’arrive jamais en retard ! À la fin Maman essuie ses larmes avec un torchon, ça c’est le signe que je peux me lever. Je comprends vraiment pas pourquoi elle le laisse pas, comme il dit, « aller voir ailleurs ». On pourrait enfin prendre nos petits déjeuners tranquilles. Papa passe la main sur son visage, il se frotte les yeux comme s’il se réveillait, moi j’éponge la table, le sol, je rince le bol. Pourquoi tout ce drame ? C’est juste à cause d’un mouvement un peu brusque que je renverse les bols, et les cris de Papa c’est pas un peu brusque ça ? Je le dirai pas bien sûr, mais je pense qu’il manque totalement de contrôle lui aussi ! Et quand j’y réfléchis bien, c’est à cause de lui que je renverse mon bol, parce qu’il n’attend que ça ! Le chocolat c’est qu’un prétexte pour hurler et « partir voir ailleurs » j’ai bien compris, je suis pas idiote.

Moi, mon ailleurs à moi, c’est l’Inde des maharadjas.
Et lui, c’est quoi son ailleurs ?
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Guy Bellinger · il y a
Portrait sans fard d'un mari et père indigne, vu par la fille de presque dix ans, terrifiée mais déjà si mûre, et qui donc n'en pense pas mins. Vous inventez avec bonheur la langue de la fillette. J'adore des formules comme :"Le mardi, c’est un lundi qui n’a pas regardé sa montre.", "dès qu’il y a un accent circonflexe faut se méfier, c’est autoritaire ces mots-là ! "
Je vous propose une autre histoire de bol renversé au petit déjeuner (les grands esprits se rencontrent!) : "Querelle d'amoureux"
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/querelle-d-amoureux

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Emma M · il y a
Nous nous sommes croisées je crois, et j'avais lu un texte ou deux sur votre page. Celui-ci aussi je crois, mais sans le commenter ? Je passe souvent sans commenter, c'est pas bien...
Il est rare que je trouve le ton d'une narratrice enfant, juste. Simplement juste. J'ai vu beaucoup de poésie, de rêve, de naïveté dans cette narratrice. Et beaucoup de dureté dans son environnement. Elle est si sensible cette enfant. Je le trouve très touchant votre texte, vraiment, et bien écrit.

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Constance Delange · il y a
Merci d'avoir lu et aimé
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Emma M · il y a
J'ai envie de vous conseiller... Décrire comme ça pour les autres textes à venir ! Avec le ressenti du ventre...
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Constance Delange · il y a
merci beaucoup mais vous savez j'en ai écrit d'autres, lisez la coupelle, la marelle, Celeste, Theo dans les non cédés. passez une bonne nuit
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Emma M · il y a
J'irai...
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Constance Delange · il y a
Merci
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Hortense Remington · il y a
Une petite fille qui se réfugie dans ses rêves. Qui agit comme elle peut. Qui laisse passer les orages. Un magnifique portrait !
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Constance Delange · il y a
Merci Hortense, ça me touche
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Petit Soldat De la Poésie · il y a
J'ai bien bu ce beau bol de chocolat bien chaud.
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Minuit XV · il y a
Un instant de dé-vie passé au microscope! Merci Constance
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Constance Delange · il y a
merci à vous
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M. Iraje · il y a
Oups ... ! J'ai failli passer à côté du bol sans le voir ! Ça aurait été vraiment pas de ... chance.
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Constance Delange · il y a
merci beaucoup
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Alice Merveille · il y a
La voix de cette petite fille est touchante et elle résonne tellement juste... bonne finale Constance !
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Constance Delange · il y a
merci beaucoup Alice
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Thierry M · il y a
J'aime le ton, la rêverie, l'expression de la brutalité, de la bêtise ? Avec un accent circonflexe. Très agréable à lire. Touché !
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Constance Delange · il y a
merci merci c'est moi qui suit touchée
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Olivier Descamps · il y a
Je boirai mon Benco différemment désormais
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Constance Delange · il y a
merci de l'humour et du vote

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