3
min

Le bibliothécaire

Image de Bettie

Bettie

1512 lectures

786

FINALISTE
Sélection Public

Louis était bien embêté, son ballon venait de franchir la clôture métallique, atterrissant de l’autre côté pour se perdre dans les herbes en friche. Il hésita à sauter le barrage de ferraille pour le récupérer mais, à la fenêtre de la maisonnée, des doigts calleux venaient tout juste d’éventrer les rideaux, laissant apparaître la face d’un bonhomme peu accommodant. Louis Le Brave de son surnom – qui ne l’était pas finalement pas tant que ça – disparut bien vite dans les ruelles voisines.

Si la trogne de Monsieur Pierre était si malgracieuse ce matin-là, c’était certainement dû au courrier qu’il tenait, broyé, entre ses mains. Il jeta le café tiédasse dans le pot ébréché du ficus et se traîna jusqu’à son bureau où il se lança dans la fouille grossière de l’ensemble des tiroirs en vociférant.

— Cinquante ! Te rends-tu compte Marcel ? Cinquante !

Au son de son nom, le cacatoès pencha sa caboche verdâtre avant de répliquer avec ferveur

— C’est inadmissiiiiiiiiible, inadmisiiiiiiible !

— Tout à fait ! De nos jours, il suffit de prendre un papier, d’écrire un chiffre et bam ! Les têtes roulent à vos pieds ! Pas une pensée pour ceux qui font le sale boulot ! Pour ceux qui les ont vus grandir et doivent pourtant mettre fin à leurs existences !

— C’est inadmissiiiiiiiiible !

Il saisit la trousse en cuir et, d’un geste routinier, l’attacha à son buste avant de dévaler les escaliers menant au sous-sol.

Cet homme-là, je n’aurais su dire si sa jeunesse ou ses vieilles années le possédaient. Il était certain qu’il n’était ni candide ni arriéré. Malgré son attachante amabilité, quelque chose dans son regard m’avait toujours intimidé, une sorte de toute puissance, un puits de connaissance dans lequel je m’effrayais de trébucher. Car cela était probablement ce qui le définissait le mieux. Pour tout vous dire, il suscitait un tel respect que je n’aurais pu m’adresser à lui ou le qualifier sans un certain titre de civilité.

J’imaginais que Monsieur Pierre avait été un enfant intéressant, du moins du point de vue de la science, avant de devenir un très jeune instituteur, gourmand de transmettre ce savoir qui commençait à prendre la poussière dans les recoins de son esprit. Il faillit œuvrer dans le commerce des vins mais renonça, bien trop attiré par les connaissances qu’il pouvait encore acquérir.

Aujourd’hui Monsieur Pierre était tueur de mots, un bien noble métier qui lui donnait pourtant toutes les peines du monde. Il dévala l’escalier comme une avalanche et déboucha dans le tunnel Nord dont, de mémoire d’homme, personne n’avait vu le fond.

C’était un trou, de sa définition, une déchirure sillonnant les entrailles de Paris. Ce gosier démesuré se trouvait tapissé de portes de différentes factures, toutes ornementées de compteurs, défraîchis pour les plus anciennes, immaculés pour les dernières apparues. Il entreprit d’inspecter l’artère centrale, brinquebalant son attirail tout du long et s'époumonant lorsque ses orteils venaient à bousculer les roches qui dépassaient.

Il coupa court à sa progression, un des cadrans avait éveillé son intérêt. La porte en chêne qui le soutenait avait foncé avec le temps et, contrairement à ses voisins dont les chiffres ne cessaient de défiler, celui-là s’était figé. Non sans une pointe de tendresse, Monsieur Pierre entrouvrit le judas pour y glisser un œil indiscret.

A l’intérieur se trouvait une taverne grondante et fumante, un groupe d’hommes était attablé devant un jambon tiède tandis qu’une fille aux formes généreuses n’en finissait pas d’emplir les chopes immenses avec de la mousse qui semblait pouvoir monter jusqu’au plafond.

Monsieur Pierre s’accorda quelques minutes de recueillement avant de saisir une des planches des bois qui traînaient contre les parois et, après avoir récupéré un marteau et une poignée de clous dans le fond de sa besace, l’accrocher à la porte de manière à condamner la miséreuse. Un grognement se propagea jusqu’à l’extérieur, la bière et sa mousse chatoyante avaient soudainement disparu de leurs contenants. Le voleur jeta ses ustensiles dans les tréfonds de son sac avant de brailler :

— Toutes mes excuses, à partir d’aujourd’hui il est interdit de chopiner !

Il le fallait, lorsque le cadran affichait un zéro pointé, il l’informait que ce mot n’avait pas été utilisé dans l'année écoulée. Il s’en alla ainsi, bon gré mal gré, continuer sa tournée en infligeant le même traitement à tous les compteurs insuffisants.

Ainsi disparurent ce jour-là les néographes à l’orthographe alambiquée, les zinzolins aux reflets chatoyants, les Janots que Monsieur Pierre trouvait pourtant si divertissants. Il ne serait plus bon non plus de libertiner, de victimer ou encore de rioter (même le plus discrètement).

Alors qu’il en était presque fini de la terrible journée, l’homme, un peu vieilli par les événements, rebroussa chemin.
Pour se réconforter, il pensa au mot « maille », un de ses préférés qui, condamné à l’aube du quinzième siècle, avait été ressuscité par les rappeurs de nos époques. Quelle joie immense !

Parfois il pénétrait dans les projections pour les refaçonner, ce fut le cas de la chapelière qui, pendant une longue époque, demeura la femme du chapelier. Un jour survint où elle s’émancipa et Monsieur Pierre dû la dégager, à grands coups de burins, de l’ombre de son mari.

D’un pas léger, il s’introduisit dans la couveuse, dernière étape de sa dure journée. De nouveaux mots dormaient là, n’attendant qu’à être employés. Bisounours, hipster, déradicalisation... Des mots migrateurs s’y mêlaient : spoiler, storytelling, teriyaki.... Il crut même apercevoir Emmanuel Macron au fond de la pièce. Lorsque leurs compteurs afficheraient un indicateur d’oralisation suffisant, il les façonnerait, leur accordant une forme et une place dans l’histoire.

Alors que les étoiles se hissaient pour éclairer le quartier, Pierre Larousse s’endormit, fidèle à lui-même, le nez dans ses encyclopédies.

PRIX

Image de Printemps 2018
786

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Pierre.A
Pierre.A · il y a
Merci pour ce texte
·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Bonne chance pour cette finale.
·
Image de Aëlle
Aëlle · il y a
Excellent, surtout la chute !
·
Image de Zz
Zz · il y a
Mes 5 voix j'adore l'idée de ce TTC et la chute est formidable ! Heureusement que j'ai consigné mes petites pépites dans mon carnet comme zinzinuler, cornouiller, tohu-bohu, glutineux, popote, margoulette, esperluette, échauguette, pipistrelle... -- et j'en passe ! -- car j'aurai mal vécu ces pertes.

Je serai ravie que vous passiez lire "Blanc bleu et jaune" en lice jusqu'à ce soir pour Short Paysage : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/blanc-bleu-et-jaune

·
Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
je revote avec grand plaisir pour cet excellent TTC .
Si le cœur vous en dit, je suis également en finale dans la catégorie nouvelles avec "Arrête de pleurer Madeleine" et vous êtes la bienvenue sur mes lignes.

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Relu avec plaisir, je confirme mes votes pour cette biographie impitoyable des mots, et sa chute savoureuse.
·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Une belle finale pour cet amour des mots !
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Divertissant le dictionnaire! bonne idée! mon abonnement et mes votes
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
(je viens de corriger une faute de frappe)
·
Image de Romane González
Romane González · il y a
Mon soutien à nouveau pour votre joli texte, Bettie!
·
Image de Haïtam
Haïtam · il y a
Très original, j'aime beaucoup!
Si vous avez un moment pour visiter Lointaine Ithaque; bienvenue!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lointaine-ithaque

·