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Le vaisseau fantôme

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André Page

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— À bâbord, toute ! 

Le vieux Richie Donovan Parker entra en titubant dans la Taverne du bout du monde bondée, malgré son évidente volonté d’essayer de marcher droit. Son visage était principalement composé de 95 pour cent de barbe et de sourcils, et de pas moins de deux yeux rieurs juchés en équilibre incertain sur son fort accent irlandais. Le tout paraissait à la fois réel et improbable, tel l’un de ces rêves qui débordent de la nuit au matin en une longue pluie d’étoiles. Il avisa un gamin qui boudait, les bras croisés devant une assiette de porc aux haricots.

— Mange, petit, mange… Si tu savais la chance que tu as, tu ne ferais pas tant le difficile. Qu’aurais-tu fait sur le Jean Guillaume, je me le demande. Holà tavernier ! Un verre et je raconte l’histoire du Jean Guillaume !
— On la connait déjà, sourit calmement le grand Ned derrière son comptoir. Elle est tellement extraordinaire, qu’elle mériterait d’être vraie. Je veux bien l’entendre à nouveau. Tiens, prends ton rhum.

Les yeux du vieux flibustier pétillèrent à la vue du précieux breuvage auquel il ne toucha pas, se tournant vers l’assistance médusée.

— Ne l’écoutez pas, sachez que cette histoire est encore plus vraie que celle du trésor de l’île des Méduses endiablées et même que celle de la bouteille qui parle ! commença-t-il avec emphase, tandis que Ned levait les yeux au ciel. C’était au temps où j’étais quartier-maître sur le Jean Guillaume sous le commandement du capitaine Benny Lee Bridscott. Un brick de 30 mètres, armé de huit canons et portant 34 hommes d’équipage, ayant d’abord battu pavillon français, puis britannique, brésilien, guatémaltèque, paraguayen… 
— Paraguayen ! Il n’y a pas un mètre, un pied, de côte autour du Paraguay, si je me souviens bien, intervint l’aubergiste.
— La mer n’a pas besoin de côtes, elle se suffit à elle-même et chacun la porte en soi dans un coin de son âme, s’emporta le vieux Richie.
— Elle n’a peut-être pas besoin de côtes, mais elle a besoin d’eau !
— La mer est un espace intérieur où chacun peut hisser le pavillon qu’il veut ! De l’eau, quelle idée ! fit-il en avalant une grande gorgée de rhum, provoquant l’hilarité générale. Bref, à ce moment-là, forcés par un destin contraire nous battions pavillon noir et notre équipage était de toutes nationalités, mais très soudé par les épreuves endurées. Les tempêtes fissurent les certitudes bien davantage que les coques, et les certitudes c’est ce qui vous fait avancer bien plus que ne peuvent le faire les voiles. Seule la solidarité entre tous peut parvenir à colmater ces brèches qui se forment dans les âmes malmenées par les vents du grand large.
— Pour le coup, je t’en remets un autre, tu peux finir celui-ci. Le flibustier termina son verre, ses yeux fermés levés vers le plafond.
— Merci Ned, tu n’es pas si mauvais bougre. Je disais donc que nous pouvions résister à tout, mais un évènement imprévu a tout fait basculer. Nous avions donné l’abordage à une goélette qui nous avait canonnés pendant plusieurs minutes sans qu’un seul boulet nous atteigne ni retombe dans l’eau, curieusement, rendant définitivement sourd, cependant le pauvre Henri, le Marseillais. Il n’y avait personne sur le pont, ni dans l’entrepont, ni ailleurs. Benny est allé jusqu’à la cabine du capitaine avec deux pistolets, je le suivais. Quand il a ouvert la porte, un squelette en uniforme a soudain basculé sur lui et il a tiré. L’écho seul lui a répondu, qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. Les canons étaient froids, il n’y avait pas de boulets. Nous avions attaqué un vaisseau fantôme. Depuis ce jour, le capitaine est devenu bègue et notre vie a sombré dans l’enfer.
— Ah pourquoi ? demanda un jeune homme.
— Eh bien quand nous avons essayé d’attaquer un autre bateau, le temps que Benny s’écrie « À l’alalalalalalabor à l’alalaborborborbobobor à l’alalalala à l’abo à l’abobobobor… allons-y ! », l'ennemi avait eu le temps de faire cent milles nautiques, d’accoster et de décharger tranquillement comme nous l’avons su plus tard 220 caisses de rhum, une d’eau bénite, et des dizaines de tonnes de tissus et de bois précieux ! 

La salle s’esclaffa. Il en profita pour boire la moitié de son verre. Sa longue barbe semblait lui servir de balancier pour rester debout. Ils remarquèrent alors qu’il était pieds nus, comme pour ne pas glisser sur le pont de ce bateau qui resterait éternellement à l’ancre au fond de son esprit.

— Après cela, c’est nous qui sommes devenus un vrai bateau fantôme. Plus d’abordages plus d’argent, de vivres, de boisson, même, ajouta-t-il en prenant l’air le plus dramatique qui soit. Nous n’avons plus eu bientôt la moindre provision, et avons commencé à manger tout ce que nous trouvions. D’abord quelques rats, quelques poissons pêchés que nous aurions dû remettre à l’eau pour servir d’appâts. Puis pour tromper la faim, nous avons fini par ingurgiter des morceaux de lacets, de ceintures, de voiles aussi, car Benny au lieu de dire « Affalez les voiles » avait dit « a a a a af a avalez les les les voiles ! » et nous étions si affamés.

Ned hocha la tête, souriant au public silencieux.

— Nos barbes ont vite blanchi, fit-il en tripotant machinalement sa barbe noire. Sam a fait cuire à la poêle des rondelles de sa jambe de bois et nos yeux se sont creusés comme seule la mer se creuse. Certains ont mangé de la poudre à canon et se plaignaient d’avoir des gaz qui faisaient un bruit terrifiant et trouaient leur pantalon. Nos omoplates ont connu la dureté du pont et notre peau la morsure de soleils de toutes couleurs. Nous avions si faim que nous mangions nos mots et le voile du silence s’est posé sur nos mâts, faisant enfin voguer le bateau jusqu’à terre ferme. Je crois avoir perdu le double de mon poids dans l’affaire, fit-il en terminant son rhum. Alors petit tu vois, tu ferais bien de terminer ton assiette !

— Oh nononono.. non, monmonsieur, tout tout est est est froid, mainmainmaintetenant.

— Oh ! Vous avez rendu mon fils bègue ! fit la mère horrifiée.

PRIX

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André Page  Commentaire de l'auteur · il y a
Désolé pour mes premiers lecteurs que les tirets de dialogue de ce texte aient disparu au collé dans la fenêtre du site. J'espère que ce sera vite résolu... Voilà c'est fait, merci :) :)
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Joëlle Brethes · il y a
Pas de panique, ça se lit bien comme ça, et c'est très amusant, notamment la fin surréaliste !
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André Page · il y a
Merci beaucoup Joëlle, voilà c'est réparé :)
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Gisny · il y a
Un texte truffé de rebondissements. Belle imaginaire, André. Yapa, yapa, yapaàdire, je me suis beaucoup amusé !
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MCV · il y a
Très drôle! "Sa longue barbe semblait lui servir de balancier". J'en connais un, dans ma rue, que je vais désormais regarder différemment.
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PierreYves · il y a
Du grand n'importe quoi tellement bien écrit... Tiens, une nouvelle définition de la littérature ?
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Sophie Dolleans · il y a
Marins d'eau douce ! Décidément, les éléments se déchaînent sur vos héros peu ordinaires. Une écriture poétique et humoristique. Vos personnages sont sympathiques, ce qui ne gâche rien.
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André Page · il y a
Merci beaucoup Sophie :)
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Diamantina Richard · il y a
Une bien jolie histoire André, je n'avais pas vu votre participation, il y a tellement à lire qu'on en loupe. J'espère que mes 5 voix contribueront à vous permettre d'aller en finale car c'est amplement mérité
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André Page · il y a
Merci beaucoup Diamantina :)
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Virgo34 · il y a
Une histoire où l'on ne s'ennuie pas.
Je suis en compétition dans le même prix avec un conte marin que je te propose d'aller lire.

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Margue · il y a
mes voix pour ce vaisseau rigolo ! bravo
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Fred Panassac · il y a
Bravo André, toujours autant de surprises savoureuses à chaque coin de phrase, humour ravageur des mers, et un titre qui me plait bien sûr beaucoup ! + 5
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