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Chantal Sourire

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FINALISTE
Sélection Public

De simple filet, un ru comme on disait au pays, la rumeur avait enflé jusqu’à devenir torrent. On n’aurait pu dénicher plus belle trouvaille que cette comparaison.
On sortait de la grande guerre, celle qui devait être la dernière, et les esprits échauffés rêvaient de progrès et de grandeur. La fée électricité excitait l’imaginaire des savants. Éclairer les esprits autant que les corps des pauvres paysans jamais sortis de leur vallée. Créer du travail pour tous. Faire fi des cultures ancestrales. Mépriser les coutumes. Développer la richesse et sortir le pays des années sombres.
Les vieux qui en avaient entendu d’autres prêtaient une oreille distraite aux ragots de bistro. Ils hochaient la tête en lapant la dernière goutte de piquette, puis ils faisaient glisser la chaise de bois avant de s’en retourner chez eux, dîner du fricot mijoté sur le poêle à bois.
La jeunesse, elle, s’intéressait à la chose. Les moutons, ils en avaient déjà leur content et ils espéraient un monde meilleur, des horaires fixes et le confort moderne. Contribuer à l’électrification de la contrée, un projet enthousiasmant. Ils avaient lu le journal et admiré l’esquisse du futur mastodonte, un monstre de béton souverain aux lignes souples malgré sa corpulence. Et la retenue d’une onde turquoise, l’eau qui offrirait la lumière, on n’arrêtait pas le progrès. Ils voulaient en être, ne pas rater l’occasion de participer au chantier pharaonique qui marquerait l’histoire.
Les femmes ne disaient rien mais n’en pensaient pas moins. On avait bien vécu jusque-là avec les lampes à pétrole. Elles n’imaginaient pas, qui leur progéniture, qui leur compagnon, rescapé de l’horreur des tranchées, s’en aller risquer sa vie encore une fois pour la folie des hommes. Elles avaient déjà donné, sueur, sang et larmes mêlées, l’insoutenable attente et quand on leur avait rendu leur bien, c’était souvent un mutilé, une moitié de fils ou de mari, alors elles ne voulaient pas miser le bout de vie qui leur restait.
Insouciante enfance, les petits construisaient des digues dans les caniveaux pour parodier leurs aînés, deux ou trois cailloux, un morceau de tôle, une branche, et les architectes en herbe devenaient rois du monde.
Le murmure avait filtré entre les blocs de granit, dans le moindre interstice, on susurrait que c’était pour bientôt. Et les travaux avaient commencé. On avait décidé dans les bureaux de la capitale et qu’importaient les atermoiements des petites gens, leur lopin et les deux vaches qui constituaient tout leur cheptel.
Des messieurs bien mis avaient pris les mesures et les gars du pays s’étaient attelés à la tâche, crachant dans leurs mains nues, attaquant la roche de front, en brave soldat. Le vacarme résonnait alentour. Jusqu’aux bêtes qui hurlaient leur frayeur et leur mécontentement de voir s’envoler le calme des prairies. On forait, creusait, drainait, on étayait, et la montagne, dans un cri de parturiente, cuisses ouvertes, donnait naissance à la muraille de béton.
La vallée ne tarderait pas à être inondée, il fallait préparer son paquetage et partir vers l’inconnu, relogé ailleurs, à la ville parfois. Les anciens freinaient des quatre fers à l’idée de quitter la terre qui avait vu naître leurs parents et les parents de leurs parents. On comptait les mois, les jours avant de s’en aller, insolites encoches sur un rondin qui s’évanouirait dans la tourmente. On avait appelé les gendarmes pour aider le dernier récalcitrant à quitter sa masure. Arrivés trop tard, ils avaient trouvé le vieux pendu à la poutre de la grange. Il souriait aux anges, déjà loin du tumulte environnant.
Le barrage avait volé d’autres âmes, des jeunes en pleine santé, victimes du chantier. On taisait le nombre précis de corps sans vie retrouvés au fond d’une brèche ou noyés lors d’essais infructueux de mise en eau. Les accidents étaient légion et certains raconteraient plus tard les momies humaines incrustées dans le ciment pour l’éternité.
La vallée serait inondée et l’exode avait commencé au printemps. Des files de pèlerins, dépouillés de leurs oripeaux, longeaient la route les menant vers le nouveau siècle. Sinistre ruban d’humains hagards en quête de sens. Le dos voûté sous la menace du lendemain, orphelins éperdus, étrangers sur un sol qui ne leur appartenait déjà plus.
Trois villages avaient été sacrifiés. Trois clochers de pierre noire, des maisons de toutes tailles, la richesse ne compte pas dans l’exil, des potagers et des champs, une terre grasse qui savait nourrir les hommes et les bêtes, le café-restaurant où l’on dansait le samedi soir, la mairie qui avait marié ceux d’ici, le pommier du premier baiser, les hangars et les réserves de bois. Tout serait noyé. Rayé de la carte par un torrent arrogant dans l’indifférence de la civilisation. Une multitude de vies piétinées, histoires oubliées, existences méprisées.
On ne parla plus jamais de ces anonymes exsangues et pétris de chagrin, honteux de déserter, ceux-là même qui n’avaient jamais flanché face au devoir.
Plus tard, la longue file tarie et le silence revenu, le site fut fréquenté par les touristes en mal d’air pur. Des véhicules de toutes sortes, venus de partout, vomissant les photographes du dimanche, dames chapeautées et messieurs en habit.
En effet, lorsque le soleil en majesté décide d’une lumière favorable, il arrive qu’on distingue les vestiges des villages-fantômes à travers le miroitement des eaux bleues. Et chacun s’amuse à retrouver les reflets d’une vie passée en écoutant tinter les cloches.

PRIX

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Thara · il y a
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Chantal Sourire · il y a
J'en suis ravie, merci Thara !
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chrlen8 · il y a
Merci Chantal ! Une nostalgie nous emporte et nous fait côtoyer les vies ballotées des uns et des autres pour le progrès, pour la patrie et pour bien d'autres choses qui au fond nous sont étrangères, voire indifférentes. Très bien écrit. Christine.
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Chantal Sourire · il y a
Un grand merci !
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Dranem · il y a
Mes voix pour cette finale dans quelques heures !
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Chantal Sourire · il y a
Oui...Quel suspense !
Merci à vous, Dranem !

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Stéphane Sogsine · il y a
Bonne chance
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Stéphane !
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Hamza DIB · il y a
Un beau recit. Bonne chance. Mes V
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Jean-Claude Renault · il y a
Tout finit dans l'indifférence.
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ChristineMourguet · il y a
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Chantal Sourire · il y a
Sympa, merci, Christine !
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A. Nardop · il y a
Pour en fréquenter quelques uns vous avez bien saisi les sentiments des évacués de force.
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Jipaï · il y a
Une fresque qui nous vient de temps anciens et qui me rappelle un film vu dans les années cinquante où jouait Gérard Philippe: "La meilleure part"
J'ai connu ce temps là, sans eau, sans électricité, ça n'empêchait pas de vivre!
Et qui sait si bientôt...

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Chantal Sourire · il y a
Merci pour votre commentaire et l'analyse réaliste que vous faites de mon texte !
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Jacou · il y a
Bonjour, Chantal,
En lisant ta nouvelle, je me souviens d'un village , Les Salles-sur-Verdon, traversé un jour de juillet 1973 en compagnie de mes parents pour rejoindre le camping de Gréoux-les-Bains. Le vieux village me semblait quasi désert – était-ce après la fête qui venait d'avoir lieu pour la dernière fois ? Je me souviens d'une église encore debout, des adultes discutant de la prochaine montée des eaux qui allait engloutir les souvenirs de ses habitants. D'un cimetière à évacuer. Un an plus tard, nous repassions au même endroit. Un lac s'étalait à nos pieds et de village il n'y avait plus.

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Chantal Sourire · il y a
Merci, Jacou, pour ce témoignage personnel !
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