3
min

Le barrage

Image de Chantal Sourire

Chantal Sourire

399 lectures

374 voix

En compétition

De simple filet, un ru comme on disait au pays, la rumeur avait enflé jusqu’à devenir torrent. On n’aurait pu dénicher plus belle trouvaille que cette comparaison.
On sortait de la grande guerre, celle qui devait être la dernière, et les esprits échauffés rêvaient de progrès et de grandeur. La fée électricité excitait l’imaginaire des savants. Éclairer les esprits autant que les corps des pauvres paysans jamais sortis de leur vallée. Créer du travail pour tous. Faire fi des cultures ancestrales. Mépriser les coutumes. Développer la richesse et sortir le pays des années sombres.
Les vieux qui en avaient entendu d’autres prêtaient une oreille distraite aux ragots de bistro. Ils hochaient la tête en lapant la dernière goutte de piquette, puis ils faisaient glisser la chaise de bois avant de s’en retourner chez eux, dîner du fricot mijoté sur le poêle à bois.
La jeunesse, elle, s’intéressait à la chose. Les moutons, ils en avaient déjà leur content et ils espéraient un monde meilleur, des horaires fixes et le confort moderne. Contribuer à l’électrification de la contrée, un projet enthousiasmant. Ils avaient lu le journal et admiré l’esquisse du futur mastodonte, un monstre de béton souverain aux lignes souples malgré sa corpulence. Et la retenue d’une onde turquoise, l’eau qui offrirait la lumière, on n’arrêtait pas le progrès. Ils voulaient en être, ne pas rater l’occasion de participer au chantier pharaonique qui marquerait l’histoire.
Les femmes ne disaient rien mais n’en pensaient pas moins. On avait bien vécu jusque-là avec les lampes à pétrole. Elles n’imaginaient pas, qui leur progéniture, qui leur compagnon, rescapé de l’horreur des tranchées, s’en aller risquer sa vie encore une fois pour la folie des hommes. Elles avaient déjà donné, sueur, sang et larmes mêlées, l’insoutenable attente et quand on leur avait rendu leur bien, c’était souvent un mutilé, une moitié de fils ou de mari, alors elles ne voulaient pas miser le bout de vie qui leur restait.
Insouciante enfance, les petits construisaient des digues dans les caniveaux pour parodier leurs aînés, deux ou trois cailloux, un morceau de tôle, une branche, et les architectes en herbe devenaient rois du monde.
Le murmure avait filtré entre les blocs de granit, dans le moindre interstice, on susurrait que c’était pour bientôt. Et les travaux avaient commencé. On avait décidé dans les bureaux de la capitale et qu’importaient les atermoiements des petites gens, leur lopin et les deux vaches qui constituaient tout leur cheptel.
Des messieurs bien mis avaient pris les mesures et les gars du pays s’étaient attelés à la tâche, crachant dans leurs mains nues, attaquant la roche de front, en brave soldat. Le vacarme résonnait alentour. Jusqu’aux bêtes qui hurlaient leur frayeur et leur mécontentement de voir s’envoler le calme des prairies. On forait, creusait, drainait, on étayait, et la montagne, dans un cri de parturiente, cuisses ouvertes, donnait naissance à la muraille de béton.
La vallée ne tarderait pas à être inondée, il fallait préparer son paquetage et partir vers l’inconnu, relogé ailleurs, à la ville parfois. Les anciens freinaient des quatre fers à l’idée de quitter la terre qui avait vu naître leurs parents et les parents de leurs parents. On comptait les mois, les jours avant de s’en aller, insolites encoches sur un rondin qui s’évanouirait dans la tourmente. On avait appelé les gendarmes pour aider le dernier récalcitrant à quitter sa masure. Arrivés trop tard, ils avaient trouvé le vieux pendu à la poutre de la grange. Il souriait aux anges, déjà loin du tumulte environnant.
Le barrage avait volé d’autres âmes, des jeunes en pleine santé, victimes du chantier. On taisait le nombre précis de corps sans vie retrouvés au fond d’une brèche ou noyés lors d’essais infructueux de mise en eau. Les accidents étaient légion et certains raconteraient plus tard les momies humaines incrustées dans le ciment pour l’éternité.
La vallée serait inondée et l’exode avait commencé au printemps. Des files de pèlerins, dépouillés de leurs oripeaux, longeaient la route les menant vers le nouveau siècle. Sinistre ruban d’humains hagards en quête de sens. Le dos voûté sous la menace du lendemain, orphelins éperdus, étrangers sur un sol qui ne leur appartenait déjà plus.
Trois villages avaient été sacrifiés. Trois clochers de pierre noire, des maisons de toutes tailles, la richesse ne compte pas dans l’exil, des potagers et des champs, une terre grasse qui savait nourrir les hommes et les bêtes, le café-restaurant où l’on dansait le samedi soir, la mairie qui avait marié ceux d’ici, le pommier du premier baiser, les hangars et les réserves de bois. Tout serait noyé. Rayé de la carte par un torrent arrogant dans l’indifférence de la civilisation. Une multitude de vies piétinées, histoires oubliées, existences méprisées.
On ne parla plus jamais de ces anonymes exsangues et pétris de chagrin, honteux de déserter, ceux-là même qui n’avaient jamais flanché face au devoir.
Plus tard, la longue file tarie et le silence revenu, le site fut fréquenté par les touristes en mal d’air pur. Des véhicules de toutes sortes, venus de partout, vomissant les photographes du dimanche, dames chapeautées et messieurs en habit.
En effet, lorsque le soleil en majesté décide d’une lumière favorable, il arrive qu’on distingue les vestiges des villages-fantômes à travers le miroitement des eaux bleues. Et chacun s’amuse à retrouver les reflets d’une vie passée en écoutant tinter les cloches.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

374 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Michel Lombarteix
Michel Lombarteix · il y a
J'en connais construits en 1949. A côté des déchirements ils ont fait le bonheur de nombreux ouvriers portugais.Ainsi va la vie !A voté
·
Image de Mod
Mod · il y a
Vous racontez d'une belle écriture des drames qu'on a eu bien souvent tenté d'oublier. Merci de rappeler la souffrance de ces migrations forcées, tout près de chez nous.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
Un petit monde englouti... combien de fois ! +5 , Chantal
·
Image de Evadailleurs
Evadailleurs · il y a
Un témoignage. La technique se nourrit de l'humain.
·
Image de Fred Deuhm
Fred Deuhm · il y a
Très beau texte, un rythme saccadé, presque oppressant, comme ce progrès qui broie et ces eaux qui noient...
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
Comme toujours votre prose est sensible et imagée. On dirait un tableau de ce petit coin de montagne
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Belle plume.
J'ai failli oublié de passer
Bravo je soutiens
Samia

·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Merci Samia !
·
Image de Daniel Glacis
Daniel Glacis · il y a
Toujours ce talent de conteuse qui fait naître l'émotion, la compassion et toutes les sensations... Bravo, Chantal ! Daniel.
·
Image de Gérard Le Gal
Gérard Le Gal · il y a
Toujours aussi bien écrit, j'ai vu en Espagne, les restes d'un village englouti, c'est très impressionnant de se dire que certains ont vécus à cet endroit !
·
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Très bien écrit Chantal, mes voix !
·