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Le bar des anges

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Corinei

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Quand l’aube se pointait entre gris clair et gris foncé, Marcel descendait la rue Pasteur encore éclairée par les réverbères. La lumière jaunie par le manque d’entretien des services de la ville éclairait ses pas et les poubelles dégorgeant de sacs verts malodorants.
Il aimait particulièrement ce moment ou le village bruissait, ou les lumières commençaient à éclore dans les immeubles patinés par le temps. L’odeur du café parcourait l’air et ses narines humaient les senteurs du bout du monde de l’Ethiopie en passant par la Colombie, mais son préféré, c’était le café italien. Quand l’odeur italienne frétillait dans ses narines, il était arrivé au numéro 6 ou l’eau frissonnait avec un sifflement sur la cuisinière de Paula la mamie du cinquième devant son lieu de travail. Chaque jour, il se baissait et il soulevait le lourd rideau de fer en perdant un peu son pantalon. Il cherchait sur son trousseau la clé et ouvrait la porte. Comme à son habitude, le carillon frétilla sur la gamme universel sol la sol si sol. 
Dans le quartier, on l’appelait le sage toujours souriant, ses poignées d’amour, ses lunettes cachant ses yeux bleues délavés et sa coupe mi-longue, mi-court selon l’angle où l’on se plaçait. Marcel, c’était le gentil jamais une colère, ni énervement en vingt ans. Les quelques tables en bois avec les chaises usées par le temps brillaient dans le miroir installé face au bar. Il entra, passa derrière le zinc en appuyant sur l’interrupteur du compteur et brancha le percolateur, vérifia le café. Il sourit béat, tout est à sa place.
Il se demandait qu’allait-il écrire aujourd’hui sur son tableau noir en effaçant sa dernière sentence de Jules Vernes « Tant qu’il est question que d’ambition de détruire, les ambitions s’allient aisément ». Il fouilla dans son tiroir sous le comptoir, farfouilla un peu et, sous une pile de factures, il tira un vieux calendrier du temps des PTT. Marcel le feuilleta cherchant l’inspiration pour trouver sa phrase du jour. À la page décembre, l’anniversaire la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen l’Article 14 .1 « Devant, la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l'asile en d'autres pays. » Il hocha la tête, il prit sa craie en farfouillant dans le tiroir et il commença à écrire de son écriture ronde et bâton la sentence qui accompagnerait sa journée et celle de ses clients. Un sourire de contentement éclairait son visage, la journée pouvait commencer. 
La porte s’ouvrit Marcel souri, son premier café avec René le livreur du journal et Max le boulanger apportant les croissants. La première discussion du matin avec des nouvelles fraiches comme le courant d’air de la rosée du matin. Les expressos s’enchaînèrent jusqu'à 9 heures du matin. Tous des habitués. Marcel fit le tour du bar et il alla fermer la porte. Il n’oublia pas de tourner l’écriteau " je reviens dans un quart d’heure". L’heure de la pause, un bon petit verre de Morgon, quelques tranches de saucisson et la lecture du journal cela ne s’oublie pas, mais ce jour-là jamais il n’aurait dû descendre à la cave, car sa vie bascula pour le restant de ses jours...
C’était un vieil escalier en bois descendant en pente raide. Il alluma et commença la descente prudemment en se tenant à la rampe. À la moitié de l’escalier, il trouva une plume blanche, immaculée, puis du duvet. Il pensa à des oiseaux ayant fait leurs nids à la cave allez savoir avec le changement climatique, ils s’étaient peut-être trompés par contre le bruit sourd de naseaux reniflant avec des grognements ne ressemblaient pas du tout, mais alors pas du tout au chant d’une famille de moineaux. Marcel, pris d’un doute remonta aussi sec chercher le fusil du grand-père caché sous le bar.
Quand il arriva au bas de l’escalier, le cœur chavirant couvert de sueur, il trouva le tonneau de Sauvignon recouvert de trucs immenses blancs couvrant des gémissements et des ronflements. Il s’approcha et titilla du bout du fusil cette chose blanche en duvet et plumes. Un grognement, suivi de maman, tu es venue me chercher ? La boule de plume replongea sur le tonneau. Il recommença plusieurs fois. Au bout d’une dizaine d’essais, les deux masses blanches se rétractèrent pour laisser place à un enfant à la chevelure rousse avec des yeux violets le regardant inquiet. Marcel se racla la gorge, prit une inspiration et se lança. Sa voix tremblotait un peut :
- Explique-moi comment tu es arrivé dans ma cave sur mon tonneau de Sauvignon ?
- C’est maman, c’est elle qui a calculé ma trajectoire.
- Elle est gentille ta mère, mais pourquoi choisir ma cave et mon tonneau ?
- Elle est venue dans ton bar et ce village des Cévennes. Elle l’appelle le refuge, car des réfugiés du monde entier s’installent ici.
Tout en parlant à l’enfant, il se demandait comment cette enfant à plumes avait atterri dans sa cave et sa mère le connaissait. Il cherchait dans ses souvenirs, mais une rousse aux yeux violets, il l’aurait remarqué et ses clients aussi. Pour les réfugiés, c’est vrai Grand Combes Pises malgré les aléas de la vie, le maire accueillait l’étranger. Le Syrien, le tchétchène, ou le sans domicile avaient sa place dans la commune, tradition de solidarité de mineurs. Ici, la dignité et l’asile malgré la pauvreté étaient ancrés à jamais. À l’époque de la mine, tu entendais du Maghreb à la Pologne dans le village et on se serait les coudes la mine, c’était dure. Les mines avaient fermé, mais les valeurs de solidarité et d’accueil étaient enracinées. Alim, le boulanger et son crédit presque éternel comme il disait « jamais, je ne laisserais mourir de faim un homme ». 
Il regardait l’enfant en secouant le menton.
- Bon et ta mère en t’envoyant ici, elle voulait que je fasse quoi ?
- Attends elle a écrit un mot. Il se secoua et les ailes se déplièrent comme une corolle blanche et lumineuse. Ah voilà, Cher Marcel, je suis venue incognito chez toi, j’ai aimé ton tableau où tu écris des mots humanistes, j’ai appris à aimer ce village perdu par les soucis économiques, mais ou les mots humanités et solidarités sont ancrés dans le cœur des villageois. Mon monde se meurt alors protège mon fils. 
Marcel secoua la tête et pensa que le quart d’heure était déjà bien entamé pour ses habitués, c’était l’heure de l’apéro pour les clients. Il regarda en se grattant la tête, le fusil entre les jambes.
- Et après, je dois faire quoi et je ne sais même pas ton nom.
- Je m’appelle Amric. Furtivement, il regarda sous son aile. Je demande l’asile sur la terre, car dans la déclaration universelle des droits de l’homme, dans le mot universel, il y a le mot univers. 
- Amric tu me donne mal à la tête, rentre tes ailes ou ton plumage. Tu seras mon neveu le temps que j’aille voir le maire... Pour l’instant, on monte mes habitués attendent, c’est l’heure de l’apéro.

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SLEMO · il y a
On fait le tour du monde dans ce bistrot !
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Corinei · il y a
a PARTIR DE 5H du mat
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Artvic · il y a
On resent beaucoup de plaisir à vous lire, ces détails que vous expliquer et exprimés superbement bien.
Les habitudes des gens au début du texte.. par l'odeur du café.. j'adore ! L'apéro !!!
Je vote ! Merci à vous.

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Corinei · il y a
l'apero c'est sacré dans les villages ...
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Artvic · il y a
Ah!!! Mais j'avais déjà voté ! Lol...
Puis je vous inviter à lire mon poème romantique en lice. L'empreinte des souvenirs Merci pour votre passage. Amitiés.

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Samia.mbodong · il y a
Beaucoup d'humanité dans ce texte, et beaucoup d'âmes à la Grand Combes Pise.
C'est vraiment touchant.
Bravo et merci
Samia

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Corinei · il y a
MERCI SAMIA ... a BIENTOT
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Haïtam · il y a
Un texte sympathique que je découvre à l'instant, dommage.
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Corinei · il y a
Pas grave, il y a des fois trop de textes et c'est compliquée de tous lire bonne journée
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Mary Benoist · il y a
Métaphore très réussie.
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Corinei · il y a
Merci Marie au plaisir de vous lire
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Caroline Rota · il y a
Je reviens après une petite absence et je découvre votre texte et votre humanité... j’aime beaucoup.
Si cela vous tente, je vous invite à découvrir l’étrange univeors de Mr Butt... à bientôt j’espère 😊
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/m-butt-a-disparu?all-comments=1#fos_comment_comment_body_3293989

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dud59 · il y a
un beau texte que tous ceux qui refusent les immigrés devraient avoir l'obligation de lire
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Littlesurf · il y a
Une très belle idée, ce texte plein d'humanité.
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Corinei · il y a
merci Littlesurf bientôt la suite
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Sophie Dolleans · il y a
Très belle idée de personnage que ce cafetier. :-) Texte original.
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Corinei · il y a
MERCI SOPHIE
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Pamela Hayek · il y a
Votre style est très saisissant et agréable à lire. J'aime. Et je vous invite à lire ma nouvelle "le poète".
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