Le banquet de l'Adolphine

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Tout le petit monde se pressait pour prendre place au repas qui se déroulait chaque 11 juin au centre du village.
C'était le seul jour de l'année où les hommes mettaient cravate et chemise blanche ; leurs tenues étant certes modestes mais d'une grande propreté.
Les dames rivalisaient de coquetterie malgré le peu de moyens dont elles disposaient.
Ce banquet de l'an 1939 était le quarantième du nom et peu de participants en connaissaient l'origine ; encore moins le ou les noms de ceux qui furent les initiateurs de cette fête.

Adolphine, pourquoi ce nom ?
Adolphe naquit en 1839, sa sœur Joséphine dix ans plus tard.
Enfants d'humbles fermiers, le garçon, dès douze ans, prit le chemin de la terre. Le père, devenu impotent, le fils prit les rênes. Il sua sang et eau afin que sa cadette, aussi mignonne que douée, connaisse une autre vie.
Une parente, ayant fait son chemin, leur proposa de l'héberger afin que Joséphine réussisse dans ses études.
Elle fut leur fierté et, plus tard, la voilà citadine et bien mariée.
Le père parti très tôt, Adolphe maintint la ferme à bout de bras. Sa seule distraction, les dimanches de morte saison, était de prendre le chemin de la pêche au carré avec son seul véritable ami Adrien, le fils du notaire.

Arriva la guerre de 1870. L'homme partit le jour de ses trente et un ans.
En guise de gloire, il partagea le déshonneur de Bazaine à Sedan et revint au pays sur une jambe.
Avec une misérable pension, il fit front, allant aux champs avec son pilon et protégeant la mère du mieux qu'il pouvait.
Celle-ci partit peu de temps après. Joséphine et son époux vinrent aux obsèques. Ils proposèrent à Adolphe de lui trouver un petit emploi réservé pas très loin de leur ville mais, bien sûr, notre homme préféra rester au pays et se débrouiller par lui même.
Il s'ancra dans sa vie de solitude, vivant du produit de son jardin et de sa pêche, dont le troc lui assurait l'essentiel. Bah ! par ces temps il y avait plus mal loti que lui.
Peu de temps après, son ami notaire le convoqua et lui fit part que Joséphine, consciente de tout ce qu'elle devait à son aîné, avait décidé de lui allouer une somme mensuelle relativement coquette et avait chargé le notaire de percevoir l'argent et de le tenir à la disposition de son ami d'enfance.
— Ta sœur a bon cœur, tu vois.
— Bon cœur, bon cœur, toi qui me connais, tu crois que je suis homme à vivre de mendicité ? Tu vois, je me sens humilié !
— Je te comprends mais ne sois pas stupide. Voilà ce que je te propose : je gère l'argent afin qu'il fructifie et, si plus tard ton état de santé l'exige, ce capital te permettra de garder ton indépendance.
Rendu à la raison, Adolphe ne retira jamais un centime de cet argent, tant et si bien qu'il fut détenteur d'un confortable matelas.
Le temps passa.
L'usure du temps fit qu'Adolphe rendit l'âme le 11 juillet 1899.
Joséphine éprouva un réel chagrin. Son époux, très imbu de sa personne, nettement moins ; passé la cérémonie, le couple se rendit chez le notaire.
Adrien les reçut et on passa aux formalités de la succession. Là, le notaire leur dit en préambule :
— Vous savez les liens qui m'unissaient à votre frère, aussi, peu avant de mourir, Adolphe m'a confié un écrit dont il m'a révélé la teneur.
Le notaire décacheta une enveloppe, en sortit une feuille et lut :
— Moi, Adolphe Tindille énonce mes dernières volontés. Je tiens à remercier Adrien mon ami de toujours et bien sûr ma chère sœur qui a été pour moi d'une grande générosité. Le fait d'avoir contribué à son éducation ne l'obligeait en rien.
Ces sommes ont été gérées par mon ami sans que j'en soustraie le moindre centime : l'humble que j'ai toujours été n'en a pas moins sa dignité. Aussi, je déclare que dès l'année suivant ma mort, au bout de l'an, ait lieu sur la place du village un gros repas destiné aux pauvres de la commune. Je confie au notaire le soin de l'organisation du banquet, lequel durera aussi longtemps qu'il y aura des sous pour le faire.
Joséphine, émue, approuva la mesure. Son tendre époux fut plus... mesuré.
Voilà le pourquoi de ce banquet qui fêtait cette année-là ses quarante ans.
Durant les années de la Grande Guerre, il fut réservé aux familles des nombreux disparus et ensuite reprit son cours normal.
La municipalité, pour fêter l'événement, empierra le chemin qui mène au mas des Tindille et, ce 11 juillet là, on inaugura la voie que, bien sûr, on nomma Chemin de l'Adolphine'.
Qu'est devenu le mas ? La toiture a cédé. Seuls les murs en pierre ont résisté, noyés sous une épaisse couche de lierre.

Bien sûr, depuis ce temps, tout ce monde a disparu. Il ne reste plus aucune trace, au point que je me demande parfois s'il a réellement existé.

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