Le bal musette

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Poète et photographe, j'immortalise l'instant, l'éphémère, au gré de mes balades dans la nature. L'écriture me permet de mettre en mots ces petits frissons de l'instant présent. Quelques  [+]

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Il enfile sa gabardine, met ses lunettes, son casque-bol et enfourche sa moto. C’est une Terrot, le modèle avec des carters arrondis qu’il a repeints de couleur bordeaux. Il traverse son village puis roule, roule, jusqu’au carrefour qui lui donne la direction du Mont-Saint-Michel. C’est une chaude journée. Vivre cette sensation de liberté, juste en roulant, est fantastique : La vibration du moteur dans ses poignets, les paysages qui défilent, les kilomètres parcourus en peu de temps.
Deux heures plus tard, il se retrouve face au Mont-Saint-Michel. Sur la plage, il n’y a que des mouettes qui volent dans un ciel sans nuage. Les lunettes retirées, le vent d’ouest le fait pleurer un peu. À la porte de la ville fortifiée, il voit une affiche annonçant un bal musette, gratuit, en plein air, pour le soir même.
Ce bal est organisé pour fêter le Tour de France. Une page du journal L’Équipe annonce en gros titre : « Le 26 juillet 1953, Louison Bobet a remporté le Tour de France... » Quelle chance ! Il décide de s’y rendre. Mais auparavant, il va acheter un jambon-beurre afin de se restaurer. Installé sur les remparts, à l’abri du vent, il le déguste en profitant de la vue sur la baie à marée basse. Il assiste même, au spectacle grandiose du coucher du soleil.
Sur la petite place en contrebas, il aperçoit les lampions qui dessinent un cercle lumineux au-dessus de la piste de danse, l’accordéoniste est en train de s’installer sur une estrade, quelques couples arrivent peu à peu. Il descend pour commander une bolée de cidre à la terrasse du café d’en face. Les lampadaires éclairent les pavés de la place, ils semblent recouverts d’une fine pellicule d’or. Le vent s’est calmé et il peut profiter pleinement de cette douce soirée d’été.
Il voit alors l’accordéoniste passer les bretelles, puis annoncer une valse qui s’appelle « À Paris, dans chaque faubourg ». Une jolie jeune femme, assise à la table voisine se lève, il l’invite à danser, elle accepte aussitôt sa demande. Il entoure de son bras ses épaules et la conduit sur de la piste du bal.
Au premier temps de la valse, ils se sourient déjà, leurs pieds s’envolent. Sa robe rose se déploie telle une corolle. Elle s’abandonne dans ses bras arrondis. Lui resplendit dans sa chemise blanche et son pantalon noir à plis. Rien n’existe plus pour eux dans ce manège lumineux. Il n’y a qu’eux deux et le bonheur se lit déjà dans leurs yeux.
Sandales à talon de cuir rouge pour elle, et mocassins de cuir noir pour lui, leurs pieds dessinent des ronds, martèlent ou glissent sur le parquet brillant. Elle, bien appuyée sur le bras de son cavalier avec sa main gauche, leurs mains jointes à droite. Lui, sa main dans le haut de son dos. Ils ne se quittent plus des yeux, ils virevoltent dans la douce lumière des ampoules colorées. Les lueurs multicolores se reflètent dans sa belle chevelure auburn. Ils tourbillonnent, enlacés, dans le sens contraire des aiguilles d’une montre.
À compter de ce jour, ils ne se sont plus quittés. Chaque fin de semaine, il allait chercher sa belle, avec sa Terrot. Elle enfourchait la moto et s’installait sur la selle du passager. Nos deux amoureux écumaient tous les bals des environs.
Cette histoire me fut racontée de nombreuses fois et reste à jamais pour moi un doux et magnifique souvenir. À la première valse, ils se sont trouvés, ils se sont aimés. Dans ce bal musette, mes parents se sont rencontrés.

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