le bal des licornes

il y a
4 min
7
lectures
0
Le bal des licornes

La colonie tirait à sa fin. Les heureuses vacances se terminaient. Bientôt il faudrait retourner dans les ruelles étroites de Grasse en quittant à regret les vastes paysages lunaires de l’arrière pays. Que de souvenirs accumulés pendant ce mois d’août ! Les enfants pouvaient d’ailleurs se les remémorer en visitant l’expo prévue pour la journée des parents : «  Dessine ton plus beau souvenir de colo... » Les meilleurs dessins devaient être primés.
Les quatre inséparables : Marie, Lou, Elio et Augustin (dit « Gus ») commentaient ce qu’ils voyaient. Toutes les activités du mois défilaient sur les feuilles colorées affichées le long des murs du réfectoire : cache-cache à travers la pinède, jeu de piste entre bories et dolines, spéléo aux rochers de l’Embût, feu de camp et guitare sur le plateau des claps, sortie à l’Observatoire, olympiades endiablées sur l’esplanade de la colo...
« - Gus, je vois ton dessin » dit Lou : «  trop appétissantes tes brochettes de bonbons du goûter gourmand !
- Normal il ne pense qu’à manger ! »fit remarquer Elio.
- « Et toi tu ne penses qu’aux filles » rétorqua Gus. « Tu as représenté la soirée costumée et on dirait que c’est une soirée entre filles. Il n’y a qu’un seul garçon sur ton dessin : toi-même, déguisé en extra-terrestre et te pavanant comme un coq !
- Marie et moi, on a aimé la même chose » reprit Lou : « la nuit des étoiles filantes où Antoine nous a montré les constellations. »
Gus s’exclama tout à coup : «  Oh ! Regardez-moi ça ! On peut dire que c’est complètement inventé ! »
En effet, si la soirée camping au lieu-dit « les Clairettes » avait été souvent dessinée, avec les tentes-igloos disséminées dans le grand pré caillouteux, ce que les enfants venaient de découvrir était vraiment intriguant : une petite fille aux nattes blondes et aux yeux vert amande, assise en tailleur devant une tente, contemplait une scène bien étrange. Huit licornes d’un blanc de neige semblaient danser sous la clarté éclatante d’une lune ronde et argentée. On aurait dit un tableau. La signature de l’artiste en lettres pailletées scintillait également : Ludivine la divine.
« Ludivine la divine ! Elle se la pète celle-là. En plus quelle mytho ! Comme si elle avait vu des licornes aux Clairettes. » dit Elio
« Je ne suis pas une menteuse. Je les ai vues de mes yeux vues » répondit l’auteure du dessin.
- « Tu les as vues dans tes rêves, oui.
- Mais Ludivine, tu sais bien que les licornes n’existent pas, à part dans les légendes. D’ailleurs ce sont des animaux de forêts, pas de garrigues. Des licornes à Brocéliande, d’accord. Des licornes sur un plateau aride : impossible !
- Parfaitement ! Elles existent, les licornes. Même ici. Cette nuit-là, c’était pleine lune et il y avait un bal de licornes, C’e qui est très rare d’ailleurs. Il paraît que cela n’arrive qu’une seule fois tous les dix ans.
- Bien sûr ! Bien sûr !
- Si vous ne me croyez pas, allez-y cette nuit. C’est la dernière fois que les licornes apparaitront. Vous verrez si j’ai rêvé. » Là-dessus Ludivine tourna les talons et laissa les quatre amis médusés.
- « Et si c’était vrai ? Elle avait l’air sincère.
- Moi je l’ai toujours trouvée bizarre, cette fille-là. Tu ne vas pas la croire, Marie ?
- Et pourquoi pas, Gus ? Tu es trop terre à terre. Un peu de fantaisie n’a jamais fait de mal à personne. En tout cas, j’irai aux Clairettes cette nuit avec Lou et c’est tout.
- Deux filles toutes seules la nuit aux Clairettes ! Vous êtes folles. Vous aurez besoin de protection. Gus et moi, on vous accompagne. »
La décision était prise. Le plus facile fut de réunir le matériel indispensable pour passer une nuit dehors. La tente et les couvertures furent empruntées discrètement dans la réserve, et les lampes frontales dans le local de matériel spéléo. Le plus dur fut de s’échapper des dortoirs sans être remarqués et de marcher trois quart d’heures jusqu’aux Clairettes. La tente-igloo fut rapidement montée car la lune était extraordinairement lumineuse et on y voyait comme en plein jour. Commença une longue attente... Les deux protecteurs furent les premiers à s’endormir. « Tu parles de chevaliers servants ! dit Lou en bâillant. Nous, au moins, on tient le coup. Mais les deux filles ne firent pas mieux. Epuisées par leur longue marche nocturne, elles sombrèrent rapidement dans le sommeil.
En fait, le sommeil fut de courte durée. Les enfants entendirent d’abord le bruit sec et rythmé des sabots sur les cailloux du sentier. Puis ils se sentirent frôlés, cernés de tous côtés par des ombres mouvantes. Les parois de la tente vibraient au passage de ces animaux fantastiques dont on entendait le souffle puissant et les renâclements. Une odeur forte et sauvage les environnait. Les licornes existaient, les licornes dansaient. Ludivine avait dit la vérité. Pas un entre eux n’osa sortir de la tente ni même regarder dehors tout le temps que dura le ballet. Le temps leur parut d’ailleurs infini. Enfin tout s’arrêta. Les bruits familiers des nuits d’été avaient repris : grillons, chouettes, crapauds...C’était si apaisant de les entendre chanter à nouveau ! L’odeur sauvage s’était dissipée. Les touffes de thym piétinées exhalaient leur parfum piquant et citronné. Elio prit les devants : « Vite ! Rentrons à la colo avant que l’on s’aperçoive de notre absence. »
Le lendemain, les quatre amis se retrouvèrent pour le petit déjeuner à la même table que Ludivine.
« Vous en faites une tête ! On dirait que vous avez vu le diable en personne !
-Nous n’avons pas vu le diable mais nous sommes allés au bal des licornes. Pardonne-nous de ne pas t’avoir crue. Tu avais raison. Elles ont dansé tout autour de la tente pendant très longtemps.
-Vous les avez réellement vues ?
- A vrai dire, nous les avons seulement entendues, senties et ressenties. Nous n’avons pas osé sortir de la tente.
- Mais enfin, les licornes n’existent pas. Vous l’avez dit vous-mêmes. Vous avez rêvé !
- Les licornes existent et elles ont dansé au clair de lune.
- Ah ! Ah ! Ah ! Quelle bande d’imbéciles et de peureux ! Si vous aviez jeté un coup d’œil dehors, comme je l’ai fait moi-même, vous n’auriez pas aperçu la moindre corne de licorne. Seulement les têtes fines et les toisons des brebis blanches ! Les Clairettes sont des abreuvoirs. Chaque nuit, à la fraîche, les brebis de la bergerie de Calern viennent s’y désaltérer puis repartent en pâture. Des brebis : pas des licornes... Les licornes, je les ai imaginées, c’est tout. Cela apportait un peu de féérie dans mon dessin. Je ne suis pas mécontente de mon petit effet et de votre réaction. »
Et Ludivine la divine remporta à l’unanimité le premier prix du concours de dessins.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,