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Un sac vide ne tient debout que s’il est rempli de vent. Aussi je me décidai à forcer l’allure pour mes premiers pas de sans domicile fixe. Mais si j’avais anticipé l’éventualité d’un départ précipité, je n’avais prévu aucun itinéraire. Je me retrouvai vite à tourner en rond, sans but. Je finis par poser mes fesses sur un banc d’une rue passante. Rasé et récemment douché, je brillais presque au milieu des gris déchets. Les badauds pressés ne pouvaient voir en moi qu’un artiste ou un autiste, un inactif autorisé. Mais le soir et la fraîcheur tombent plus vite qu’on peut le croire lorsqu’on se trouve à l’abri des vitres de la Société et je me retrouvai vite à devoir chercher un lieu pour passer la nuit. Je songeai d’abord à m’abriter dans un hall de banque avant de me rappeler que ma carte bleue, sésame de ces lieux, n’avait pas le niveau d’habilitation suffisant. Je me rappelai de toute façon que les distributeurs de billets avaient disparu depuis l’abolition des paiements en espèce. Les maisons désaffectées et les terrains vagues n’existaient plus eux non plus, systématiquement remplacés par l’étale planification urbaine. J’avais repris ma marche, hachée et erratique, explorant chaque recoin de cette Cité que je connaissais moins bien que je ne le croyais. Passé une certaine heure, seul le vide était autorisé dans les rues, hormis celles prévues pour la festivité encadrée. Ma présence allait bientôt se révéler louche d’autant qu’une barbe hirsute m’avait poussé en quelques heures et que des trous et des tâches constellaient maintenant mes vêtements. Je n’osai penser à l’odeur que je devais dégager et je me mis à respirer par la bouche. C’est lorsqu’une envie pressante me saisit qu’un potentiel oasis nocturne m’apparut. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche et je franchissais à la force des bras une barrière à hauteur d’homme qui délimitait l’une des nombreuses Micro-Oasis de la Biodiversité. Je n’avais jamais trop prêté attention à ces massifs de belle taille pourtant vantés à chaque newsletter municipale ; ils allaient maintenant me sauver la mise. Du moins je le croyais car à peine dépassé le premier tronc de la première charmille maigrichonne qu’une incroyable migraine me saisit. Un pas en arrière et tout s’arrêta. Un pas en avant et les vrilles percèrent à nouveau mon cerveau. Un pas en arrière... Un pas en avant... C’est là que je remarquai un panonceau pourtant rédigé en rouge vif qui affirmait : « Attention ! Limite de tolérance au champ électro-magnétique ! Petites natures s’abstenir ! » Au centre du boqueteau se dressait en effet une mini-antenne relais pour ondes AUTO-jouG. Me soulager ici aurait été aussi intelligent que de pisser sur une clôture électrique un soir de cuite. Je cherchai donc un autre taillis urbain où je pénétrai là encore en toute discrétion. Mais d’où je ne faillis jamais ressortir. Le premier pied posé de l’autre côté de la barrière glissa sur une raide pente cimentée destinée à conduire les eaux de pluie jusqu’au collecteur d’égouts. Je ne dus qu’à la chance d’être retenu à la grille par la poignée de mon sac-à-dos et de ne pas finir au tréfonds d’un siphon sans fond. Le récit du rétablissement et du franchissement dans l’autre sens aurait eu sa place dans tout nouveau volet d’Indiana Jones. Je haletais, suais mais ne traînai pas, la nuit tombait et je me sentais de plus en plus suspect. Le troisième breuil qui m’accueillit ne présentait aucun artefact urbanistique mais dès que mon gros orteil effleura le sol une voix m’exigea : « Mot de passe ? ». Mon « Euh... » ignorant me valut une volée de bois vert au sens propre du terme. Les quatrième, cinquième -et d’autres encore- tentatives m’apprirent que les clans de clodo avaient chacun leurs territoires réservés et rigoureusement organisés. Je n’en faisais pas partie. Bosselé, sanguinolent et haillonné, j’explorai avec appréhension un ultime bois artificiel où à mon grand soulagement je ne rencontrai rien ni personne de dangereux. Seule une pancarte artisanalement bricolée me prévint « Souriez, vous allez être filmés ! ». Je vérifiai chaque branche, chaque tige, chaque feuille de chaque arbuste, je ne trouvai aucun objectif. Je pouvais enfin dormir presque tranquille. Vieux journaux sous les habits, carton sous le corps, feuilles mortes au-dessus, je m’abandonnai au sommeil. Mais au bout de quelques ronflements, je fus réveillé en sursaut par des coups dans les flancs et des cris rigolards. Des lumières vertes et rouges tentèrent de pénétrer dans mes yeux qui ne s’ouvraient que pour mieux se refermer en mode auto-défense. L’averse de gnons ne cessait pas tandis que des flashes de smartphones immortalisaient le moment. Sans le savoir j’avais élu domicile dans le spot réservé aux ados bourreaux de marginaux. Mon salut vint d’un autre son et lumière, lueur crue de lampes frontales et beuglements autoritaires : « Brigade Sociale ! Restez où vous êtes ! ». Les jeunes, ou ceux que j’avais supposés comme tels à cause de leurs voix éraillés par une acné cérébrale, s’égayèrent. Ce n’était pas eux qui intéressaient la Milice des Bienveillants Bénévoles dont l’un des membres faisait tourner un lasso au-dessus de sa tête. Les grillages s’étaient rétractés sans bruit dans le sol. Un renard fouillait une poubelle sans se soucier d’autre chose. Sans m’en rendre compte, je m’étais rapproché à sauts de puce de la Grande Forêt qui bordait la Cité. Peu m’importait car mon heure était venue de retomber dans les griffes de la Civilisation sans m’en être bien longtemps éloigné. Soudain une colonne de rats surgit, dense et ininterrompue, de là où la clôture avait disparu. Mes traqueurs glapirent virilement et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, me laissant le champ libre. A quelques mètres de là, la sylve m’ouvrait ses sombres portes et sans réfléchir je m’y engouffrai. La prophétie des Dames des Services Sociaux se réalisait plus vite que prévu.

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Palim · il y a
Il court, il court l'illustré : http://www.palim.biz/post/2018/04/05/Le-Bal-des-Autres-9
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