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Les chiffres rouges du radio-réveil clignotaient à la seconde, preuve d’une récente coupure de courant. 0:35. Il n’y avait pas lieu de s’inquiéter pour le frigo. J’effectuai mon rituel matinal : mise en route de l’ordinateur avant d’aller soulager l’envie de pisser qui m’avait réveillé. Le miroir me renvoya l’image d’une tête encadrée de cheveux un peu trop longs mais aux joues rasées de près. Le volet roulant de la salle était strié de lignes lumineuses pointillées. Je tournais la longue manivelle pour le remonter et ma fenêtre devint l’encadrement d’une peintre de ciel bleu printanier. Je m’appuyais sur le regingot pour observer la mécanique de la vie au pied de mon immeuble, comme devant une fourmilière artificielle. La mère célibataire du troisième rentrait de ses ménages sous-payés dans les luxueux bureaux du centre ville. Elle s’engouffra dans le hall pendant que le divorcé chez qui défilaient tant d’hommes lui tenait la porte. Au même moment le grossiste en narcotique du quartier gara sa nouvelle berline allemande sur le parking poussiéreux. Il en changeait toutes les semaines mais arborait toujours même style sportif d’adolescent rebelle. Une voiture commerciale vint à son tour stationner devant une autre entrée. Un vendeur de trucs inutiles venait visiter son premier foyer du jour, toujours le même, du lundi au vendredi, quand l’homme de la maison, un routier, était parti à l’internationall. Les stores de l’appartement d’en face étaient fermés. Ils ne s’ouvraient plus depuis que la petite mamie qui habitait là avait été emmenée par ses enfants dans un endroit de son âge. Un étage plus bas, une main négligente lâcha quelques déchets par la fenêtre. Ils voletèrent doucement jusqu’au sol. En ce qui me concernait, je descendais mes poubelles quotidiennement. Ou plutôt nuitamment, histoire de ne croiser personne. Je m’astreignais à cette discipline, de peur de finir comme ces marginaux qu’on retrouve à l’état de squelettes momifiés au milieu d’une grotte de détritus. Je déversais mes trois bacs sélectifs dans des bacs plus grands qui iraient ensuite rejoindre des containers qui partiraient déverser leur contenu sur d’autres continents. Penser à cette sarabande des ordures me donna le tournis. J’aspirai l’air frais à pleins poumons, seule goulée d’air frais de la journée car aujourd’hui encore je ne sortirais pas de chez moi. Moins on voit de monde, moins on a envie d’en voir et l’isolement permanent dans mes quelques mètres carrés m’avait donné la phobie d’avoir le seul ciel au-dessus de ma tête. Je m’assis devant l’écran et je checkai mes mails. Les Bureaux de l’Emploi avaient répondu par la négative à ma demande de stage d’adaptation à la réalité sociale. Sans m’en soucier d’avantage, j’effectuai mes courses en ligne : PQ, conserves, chaussettes, cigarettes de contrebande... Tout se trouvait sur l’internet et notamment une foultitude de choses inutiles à connaître. Certaines populations appellent « culture générale » ce support de masturbation intellectuelle destiné à combler le vide existentiel des milieux autorisés. Les vrais savent qu’il ne s’agit que d’une science de loser, un simple ersatz wikipediesque. Les conversations par écrans interposés, sur forums ou messageries instantanées, constituaient un autre expédient. Il paraît que l’on meurt de déshydratation en trois jours, d’inanition en trois semaines et de solitude en trois mois. Je me connectai à mon jeu de rôle en ligne, seule scène où je pouvais vivre mon lien social de substitution. J’incarnais depuis de nombreux mois le Duc Selrak du Radis, Maître de Guilde, au sein d’un monde médiéval virtuel. Mes débuts avaient été timides mais rapidement je m’étais imposé au point de pouvoir désormais mobiliser plusieurs centaines de joueurs en quelques clics. Mais sans caprice, je savais user de mon pouvoir sans en abuser. Je jouais, écrivais, organisais, comptais, imposais, rêvais et faisais rêver. Je comptais parmi le top cinq d’un free-online RPG qui comptaient plus de 3.008.458 joueurs. La Prophétesse Hon de Bout-Häy avait même dit de moi que les Forces me suivaient de près et qu’il n’appartenait qu’à moi de vivre mon présent. Je ressentais une grande frustration de ne pas savoir exporter ce charisme vers l’IRL, de ne pas savoir valoriser ces compétences transférables. Je me prenais parfois à songer qu’il s’agissait là d’un test de recrutement un peu plus poussé qu’à l’habitude. Mais au demeurant, je connaissais déjà l’issue funeste du destin de mon personnage. Même la fiction est mortelle. Mes doigts pianotaient frénétiquement sur l’écran, comme ensorcelés par un Beetle Juice numérique. [Alt+Tab] total des cellules du tableur / erreur ! / erreur ! [Alt+Tab] lancement de l’impression de votre document [Alt+Tab] le correcteur a repéré 67 fautes [Alt+Tab] vous avez un message [Alt+Tab] le programme a quitté inopinément [Alt+Tab] votre publication a reçu UN like [Alt+Tab] analyse du fichier [Alt+Tab] un commentaire a été posté [Alt+Tab] plop ! ça va ? [Alt+Tab] le téléchargement est terminé [Alt+Tab] attention ! cette application est issue de l’internet. êtes-vous sûr de vouloir l’exécuter ? [Alt+Tab] erreur 404 [Alt+Tab] player, votre récolte est prête [Alt+Tab] environ 190.887.705 résultats [Alt+Tab] le plug-in n’est pas pris en charge par votre navigateur [Alt+Tab] baterrie faible. rechargez... rechargez... La fenêtre rétro-éclairée de mon ordinateur s’éteignit. Les plaisirs solitaires du réseau prenaient fin. Je me tournai alors vers le pan de mur le plus large de la pièce, quatre bons mètres de plâtre recouverts d’une fresque champêtre. Sa réalisation m’avait pris du temps et je continuais à la peaufiner un peu chaque jour mais je pouvais désormais m’allonger au pied d’un vénérable hêtre aux feuilles toujours vertes et contempler le vol immobile des oiseaux sans avoir à craindre de recevoir un étron.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a