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Je marchais depuis un bon moment à travers un terrain vague gigantesque, immense steppe aux herbes battues par le vent même si je ne sentais aucun souffle sur mon visage. Le ciel était intensément noir mais je pouvais pourtant voir où je marchais comme une nuit de pleine lune, jaunâtre. La voix doucement voilée de Demis Roussos résonnait dans ma tête même s’il ne pleuvait pas. Je ne savais pas où mes pas me menaient mais une lumière me guidait. Une enseigne vantant les mérites d’une bière qui m’était inconnue luisait au loin. J’avançais, j’avançais, mais je n’avançais pas. Le sol devait être tourbeux. Je me retrouvai enfin devant l’établissement, un immeuble de Harlem perdu au milieu de nulle part, toit plat, brique vérolée et escaliers de secours apparents. Personne dehors, pas de voitures sur le parking qui n’existait pas. Aucune route ne menait de toute façon jusqu’ici comme s’il s’agissait d’un vaisseau extraterrestre échoué au milieu de nulle part. Je jetai un œil à l’intérieur, à travers l’un des petits carreaux qui composaient les larges fenêtres, et je découvris un monde fou dans une salle bondée. « Tzzzt, tzzzt... » grésilla le néon de façade lorsque je poussai la porte, comme pour me souhaiter la bienvenue. En dépit des codes de bonne hygiène quotidiennement édictés à chaque coin de vie, tous buvaient et fumaient dans un atmosphère grassement humide et au plafond bassement brumeux. Le mobilier et la décoration avaient été brunis par des années voire des siècles de fréquentation, jaunis au tabac et rendus moiteux par la sueur et les projections d’alcool. La mode des pubs était passée comme toute autre mais le rade devait exister bien avant elle. Je me frayai un chemin au milieu d’un mouvant magma humain pour parvenir jusqu’au zinc cabossé. Le patron avait la gueule de Monsieur Propre, même crâne, même t-shirt trop petit, le sourire en moins. « A Rome, fais comme les romains » me rappelai-je et je commandai une mousse en m’allumant une sèche. Le vaisselier derrière le bar était décoré de cartes postales salaces, de photos d’habitués biturés et de coupes de sport aux textes effacés. Je jetai un œil au journal qui traînait là. J’y appris qu’une équipe pluridisciplinaire internationale d’une demi-vingtaine de chercheurs avait achevé une étude de trois lustres. Ces savants avaient prouvé par A+B que le métabolisme bovin n’était pas adapté à un régime carné. Quatre pleines pages pour dire que les vaches ne mangeaient pas de viande. Le sujet me laissa interdit et la page des jeux était remplie : je refermai le canard. Dans la salle, des groupes plus ou moins nombreux occupaient l’espace structuré par d’invraisemblables vieilleries. Quelques jeunes passaient leur temps à trinquer jusqu’à en briser leurs chopes en verre épais, riant aux éclats comme l’exigeait leur appartenance à une association estudiantine. Derrière eux un groupe de trentenaires et quadragénaires bien mis ne se souciaient pas des bruyants éclaboussants. Ils causaient d’un air entendu de résidences secondaires, de bonnes affaires, d’optimisation fiscale et de feignasses qui refusaient l’exploitation smicarde. Mon ouïe bénéficiait d’une acuité inhabituelle, aucune conversation ne m’échappait. Près des toilettes où personne ne rentrait sans bottes, quelques filles étaient assises à même les tables. Habillées comme des anglaises un samedi soir de binge-drinking, elles adoptaient un manspreading qui interdisait à quiconque de s’asseoir à leurs côtés ou à leurs pieds. Personne n’aurait d’ailleurs pu, tant leurs crachats incessants avaient créé un cercle écumeux infranchissable, méphitique. Un peu plus loin d’autres jeunes habillés comme des pauvres buvaient des bières trappistes à la chaîne. Ils dissertaient de misère, de réunions collabo-participatives, d’avant-garde, de la programmation de Radio Campus et de vacances en « cam’tar VW » en Amérique Latine. Un pétard d’herbe auto-produite tournait dans leur cercle affecté. Pendant ce temps des couples indifféremment combinés montaient et descendaient, sans vénalité, les escaliers crasseux qui menaient aux étages. Pas idiots, les dealers du lieu s’étaient assis sur les premières marches pour débiter leur marchandise. Les rôles étaient bien attribués. Les mâles alpha encaissaient l’argent en aboyant tandis que leurs poules sur-fardées plongeaient les mains entre leurs seins pour en extraire les doses vendues. Mon tour de salle s’acheva sur mon voisin de tabouret, un vieux meuble au nez en fraise qui sirotait un verre de rouge sans fond. Il ne bougeait de temps à autre que pour vomir dans un pot de fleur posé là à sa seule intention. Tout semblait permis ici. Une blonde colombienne se déhanchait en chantant sur l’écran mais les enceintes ne crachaient que de l’électro sans paroles. Je me tournai vers le serveur pour lui demander s’il pouvait diffuser le match qui passait le soir-même. Sous leurs sourcils broussailleux, les yeux du maître de maison me lancèrent des éclairs tandis qu’une de ses mains épaisses sortit un nerf de bœuf de sous le comptoir. Un morceau de trente centimètres de câble électrique haute tension qu’il abattit sur le métal zingué. « Bloum ! » « Pas de ça chez moi ! » me hurla-t’il dessus. « On peut ptêt lancer une chenille sinon ? » tentai-je pour calmer le jeu. La proposition jeta un froid complet dans la salle et tous les regards convergèrent vers moi. « FOUS MOI L’CAMP !!! » rugit l’homme lessive en levant son schlague artisanal. Je ne me fis pas prier. J’avais assez donné de ma personne pour soutenir le petit commerce. Les trois litres de bière pleine de gaz que j’avais ingurgités commençait à me peser sur l’estomac. Je me précipitai dehors pour satisfaire une envie pressante.

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Palim · il y a