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Je me tenais seul au milieu de la rue déserte dont les hauteurs se perdaient dans un ciel blanc aveuglant. Joie et désespoir alternaient au rythme de ma respiration haletante. Soulagement, amertume, énergie digne d’un premier jour d’arrêt du tabac, grisaille collante comme un chewing-gum frais sous une semelle, grisante libération, angoissant déclassement, insouciance, j’men-foutisme... Un magma sonore proclamé soul-fun-rock-r’n’b-folk-world-électro-festif inonda le ras de chaussée. Tout se mit à tourner autour de moi et je courus jusqu’à la Grande Rivière qui coupait la ville en deux. La solide rectilignité de ce large canal me permit de retrouver mes esprits. Je m’assis sur la rive, les pieds dans le vide, à deux bons mètres d’une onde sombre et épaisse comme de la mélasse. Le lent mais inexorable bruissement des flots n’étaient troublé que par le passage épisodique des trains qui passaient sur l’autre berge. Les wagons déversaient ici la pourriture débordant de la Capitale tentaculaire, toujours plus loin dans le pays. Ils en remportaient tout autant. Un déchet en mouvement est un déchet qu’on n’a pas à stocker. La solution ultime résidait dans la mobilité. La mobilité ou l’incinération. La rivière elle-même ne charriait plus guère que des poissons morts. Un morceau de palette passa devant moi. Ni bois précieux, ni bois rare, ni chêne, ni merisier... Du bois blanc bon marché qu’on débite à la chaîne selon la norme exigée. Un bois qu’on ne récupère pas, qui ne sert même pas à allumer le barbecue tellement il est saturé de produits chimiques. Une planche qu’on abandonne aux encombrants le soir au coin d’une rue. Peu noble oui mais au final utile à tout puisque destiné à rien de particulier. Certains bâtiments ne reposaient-ils pas de tout leur poids sur de simples tasseaux ? L’existence que j’avais supportée jusque là appartenait désormais au monde des souvenirs. Rien ne m’empêchait d’en récupérer quelques morceaux et de les assembler différemment. Tout m’était désormais possible puisque je ne savais rien faire ! Rebondir ! Transformer les crises en opportunités ! Sortir de sa zone de confort ! Je me levai et remplis mes poumons d’air nauséabond, prêt à conquérir le monde ! Je m’imaginai déjà enfiler mille et un costumes. Correcteur de traductions techniques, game-master, professeur d’enseignement général dans le privé, pigiste, plongeur dans un restaurant d’Al-Andalus, administratif dans le Grand Duché sans délinquance, facteur sans téléphone espion, tondeur de moutons dans une île scandinave où même les précaires mangent du saumon, manutentionnaire dans le pays jumeau au rude idiome, maraîcher dans une des petites Venise du continent, gérant célibataire d’une enseigne qui n’embauchait que des couples... Mais je ne pouvais guère aller plus loin que l’essayage faute de cabine, faute de magasin, faute tout simplement de vêtements. L’uniforme était bien plus élaboré que celui porté par les honorables camarades maoïstes mais il n’en était pas moins imposé. Personne ne pouvait sortir du moule hormis ceux qui le façonnait. « Bloup ! ». La surface de l’eau fut crevée à quelques mètres de moi. Je levai la tête, m’attendant à découvrir un sac plastique qui remontait à la surface pour lâcher sa dernière bouffée d’oxygène. En réalité, la pellicule noirâtre avait été percée par le saut d’un silure d’au moins trois mètres. On a les dauphins qu’on mérite. Il avait quitté son milieu naturel pour happer avec gloutonnerie un pigeonneau qui avait eu le malheur de faire là ses premiers battements d’aile. Le baroque poisson ne fit qu’une apparition, regagnant aussi vite les fonds inconnus, emportant également avec lui mes rêveries. Le spectacle me rappela que rebondir c’est aussi retomber après avoir tenté de s’élever. Quelques bulles glougloutèrent encore, étendant leurs ridules jusque vers moi. Je les regardai s’estomper doucement, attendant que mon reflet me dévisage. Mais si les nuages rougeâtres et la silhouette de quelques mouettes terrestres pouvaient être contemplés dans le miroir mouvant, je n’y distinguai pas ma face. J’étais devenu un vampire... Et comme ces êtres sans vie, je sentis mon sang se figer. La vitale sève refluait lorsqu’une voix féminine retentit dans mon dos. « Tout va bien Monsieur ? ». Je tournai la tête à la manière d’un héros de saga pour adolescents, le regard ténébreux de mystère, certain de découvrir derrière moi une belle humaine qui changerait mon existence. Mes espoirs furent douchés. La soucieuse de mon sort constituait en réalité le tiers d’un trio de gardiens de l’ordre. Une martiale blonde à queue de cheval encadrée par un sportif et un ventripotent, uniformes et lunettes de soleil réglementaires, m’observaient du haut de la pente aménagée. « Oui, oui, j’ai juste vu un poisson... » balbutiai-je dans mes dents. Le vent portait, ils m’entendirent. A mon explication, ils échangèrent des regards silencieux avant d’éclater de rire. « Ah ah ah ! Et pourquoi pas une sirène ? » s’esclaffa le plus gros. « Allez, dégagez de là ou on vous embarque à l’HP ! » m’intima l’athlète. Je n’eus d’autre choix que d’obtempérer et je quittai ce moment sans véritable regret. Trop sirupeux, trop bêlant, trop symbolique, trop espérant, je n’avais jamais aimé le cinéma d’arts et d’essai. Une énième locomotive klaxonna pour faire fuir les rats géants qui peuplaient les berges d’en face. Elle s’enfonçait dans un vortex tourbillonnant, avalée par un asperitas. Décidé à la suivre, je franchis la passerelle rouillée qui surplombait la rivière.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a
Quand on parle d'histoire en bois : http://www.palim.biz/post/2018/03/23/Le-Bal-des-Autres-5
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