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Je me retrouvai enfermé seul dans une cabine d’ascenseur aux parois en inox lisse. L’engin démarra sans que je sache s’il montait ou descendait. Je compris que je rejoignais le niveau d’où aucun employé ne revenait jamais. La plupart y allait pour être reclassé sans espoir de recyclage, même si certains autres en revenaient avec le badge et le discours de cadre. Je savais que je n’entrais pas dans cette catégorie. La machinerie stoppa son agaçant couinement et un « pssschit » d’air comprimé annonça l’ouverture de la porte. Deux hommes apparurent dans une lumière vive et presque agréable. L’un, svelte et sans âge, vêtu d’un costume impeccable, le crâne entièrement lisse et hâlé, m’offrit un sourire carnassier ultra-brite. Il fit les présentations. « Bienvenu cher encore collaborateur, je suis le Sous-Régisseur des Emplois de notre Entreprise. ». Il tendit la main vers son compère, tout en rondeur, la peau aussi tendue que celle de la dodue dinde rôtie dessinée sur les emballages de cordon-bleu. « Et voici votre représentant du personnel, présenté par le syndicat Main dans la Main. Il est là pour vous assister durant l’entretien à venir. ». L’élu en chemise à carreaux m’adressa un sourire effrayamment sympathique et leva une main sans émettre un son, comme pour une rencontre du troisième type. Je me demandais dans quel placard il pouvait être rangé lorsqu’il ne servait pas. « Si vous voulez bien nous suivre jusqu’à la salle de réunion... ». Nous nous engageâmes dans un couloir décoré d’écrans aux plans fixes. Les images aussi mauvaises qu’une télésurveillance de station-service montraient les salles où je me trouvais quelques heures avant. Un moyen d’avoir en permanence un œil sur les laborieux ? Une méthode de contrôle des cadres par la crainte ? Une forme d’art macabre ? Je n’avais pas eu le temps d’opter pour une option que nous passions devant la porte ouverte d’un amphithéâtre. Du haut d’un pupitre, un hologramme haranguait une assemblée de cravates subjuguées. La forme mouvante assénait avec autorité que « la juste gouvernance doit faire croire au collaborateur qu’il est notre égal tout en lui faisant intégrer que cela n’est pas le cas. » L’incubateur de cadres... Je ralentissais le pas pour tenter d’en entendre davantage mais le physique imposant de mon délégué me barra volontairement la vue. Je n’avais plus qu’à continuer d’avancer. La salle de réunion était aussi immense que le réfectoire du personnel mais elle ne comptait qu’une seule table autour de laquelle l’entreprise entière aurait pu cependant s’installer. Y étaient posés trois gobelets de plastique blanc et trois bouteilles d’eau en plastique transparent, débouchées pour empêcher qu’elle puisse servir d’arme par destination, comme dans les stades. Aussitôt que nous fûmes assis, le chef de la rationalisation humaine entra dans le vif du sujet. « Je ne peux vous cacher qu’au regard de la fâcheuse et toute fraîche séquence dont vous avez été l’acteur central... Et considérant les mauvaises appréciations figurant dans votre auto-évaluation....
- Dites-moi juste où je dois signer... » le coupai-je mollement.
- Ta ta ta ! » me reprit-il d’un index levé. « La procédure doit être régulièrement suivie. Vous avez des droits mais également des responsabilités ! ». La remarque fit naître un hochement de tête du syndicaliste qui m’apparaissait de plus en plus automatisé. S’ensuivit une litanie de références légales et réglementaires, d’accords de branche, d’entreprise, de service, de chaise... Puis vint le tour des méfaits que j’avais déjà commis.
« L’enregistreur automatique de frappe de votre poste de travail nous avait alerté du type de message que vous avez à l’occasion saisi sur votre clavier. Je cite : " Suite à votre bafouille qui m’a sévèrement cassé les couilles, je vous prie de bien vouloir trouver ci-joint des éléments de réponse que vous pourrez vous carrer où je pense." Vous reconnaissez votre prose ? ».
- Je l’ai écrite mais je ne l’ai pas envoyée... » protestai-je sans animosité.
- Certes, mais cela démontre bien une attitude passive/négative selon nos experts psychologiques.
- Aucunement, il s’agit uniquement d’une technique d’évacuation des pulsions néfastes. Pour ne concentrer que le positif sur nos aimés clients.
- Et les sudokus que vous faisiez en douce le matin entre deux in-calls ?
- Une stimulation neuronale pour compenser les temps-morts imposés par le serveur... » Le sourire de mon interlocuteur se faisait de plus en plus féroce, s’efforçant de garder son calme sachant que la victoire lui était acquise.
« Il est dommage que vous n’avez pas utilisé votre Esprit pour améliorer la tâche que la Firme vous avez confiée. Vous auriez pu être à notre place au lieu de la vôtre. Mais un esprit positif se focalise sur l’avenir et non sur le passé. Aussi, en raison de vos manquements répétés à la civilité interne et suite à l’incitation au désordre dont vous vous êtes rendu coupable, nous vous signifions votre départ immédiat. Ces faits seront inscrits à votre livret de travail mais dans notre grande mansuétude, nous demanderons pas d’indemnisation. Monsieur le représentant du personnel veut-il rajouter quelque chose ? » La carpe syndicale rompit alors le silence d’une voix fluette, le faisant passer dans la catégorie chapon.
« Au vu des éléments présentés par le défendeur, il m’est impossible d’argumenter en sa faveur. Aussi, considérant la constructive logique Gagnant-Gagnant suivie par notre organisation, je ne peux que m’abstenir. »
J’appliquai une dernière fois mon index sur le lecteur biométrique.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a
Avec l'habituelle illustration en prime : http://www.palim.biz/post/2018/03/19/Le-Bal-des-Autres-4
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