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Cinq heures venaient de s’écouler sans pause, à automatiser au mieux mon énergie. La coupure du midi tomba du plafond, portée par la Voix de fer enrobée d’une tessiture de velours. Je pris place dans la longue file qui partait vers la cantine, ou le Lieu de Convivialité selon la terminologie officielle. Nous avancions tous d’un même pas, balançant avec synchronisation d’un pied sur l’autre. Une sourde mélopée mélancolique s’élevait de la colonne, complainte que la direction croyait -ou faisait mine de croire- née du désespoir de l’abandon de poste. Nous entrâmes dans une salle aussi vaste que la précédente et aux teintes tout aussi coulantes dignes d’une série des années 70. Une autre pression de l’index sur un autre carré me délivra un menu personnalisé à partir des données recueillies lors de notre première demi-journée de travail. Des féculents pour les fainéants ! Comme dans un repas de famille, nous n’avions pas là non plus le choix dans le placement. Je m’assis au centre de la tablée de huit qui m’avait été imposée, encore vide, et j’attaquai mon plat de pâtes aux légumes. Je mastiquais consciencieusement ainsi que le recommandaient les conseils imprimés sur notre serviette en papier lorsqu’un vol de bécasses vint se poser à mes côtés. Le cas de figure était redouté par nombre de mes collègues ; j’allais passer le déjeuner au milieu de la terrible bande-des-employées-affreusement-satisfaites-de-leur-sort. Une séance de rééducation m’était imposée, sans doute en raison d’un manque d’efficience durant la matinée. « Ouf... Ça fait du bien de s’asseoir... Oh que oui ! Vivement qu’on puisse manger à son poste de travail... Pis faut encore réfléchir à ce qu’on va préparer ce soir... Faut satisfaire Monsieur... La deuxième journée qui commence... M’en parle pas... Faut que j’aille changer sa chemise au magasin, j’ai pas pris la bonne taille... C’était en promo sur les prospectus ? Oui au mégamarché Sud.... Ah... J’y suis pas allé ce week-end, j’en ai fait que deux... Bien pratique ces caisses automatiques... Oui, plus de caissières traînardes... Mais y en a qui sont pas doués quand même... Pis les prix ont pas baissé... Tout augmente oui... D’ailleurs, c’est Machin qu’a l’air d’avoir du mal... Pas faute de lui avoir donné des conseils pourtant... Et il a tendance à s’écouter... Je lui souhaite pas d’être vraiment malade... Y savent pas ce que c’est d’accoucher... Et toi tes varices ? L’opération est dans deux semaines... Comme ça je serais rétablie pour les prochaines vacances... Mais faut que j’arrête les anxiolytiques... Vous partez au soleil ? Oui comme d’habitude... Un all-inclusing voyage-hôtel-excursions-sécurité... Dans le désert de l’autre côté de la mer ? Oui, c’est moins cher que de rester ici... Pis le tourisme ça les nourrit... Je pourrais quand même pas y passer ma retraite... T’as vu le reportage hier ? Non, y avait ma série... On pourrait pas se payer les vacances d’une vedette... C’est comme les footballeurs... C’est comme les jeunes... Pas habitués à l’effort... Il leur faut tout cuit... C’est comme le fils à Machine... Paraît qu’il en serait... Oh ? Pourtant c’est une bonne famille... Pas comme ces parasites en face de chez moi... Et c’est nous qui payons... On se demande s’il ne faudrait pas faire comme eux... » Leurs paroles entraient dans mon crâne avec l’implacable régularité d’un goutte-à-goutte chinois. Abandonnant ma lente dégustation, je levai la main comme à l’école. Mon premier « S’il vous plaît... », comme les cinq suivants, fut écrabouillé entre les innombrables bulles de monologue lâchées par mes voisines. Je pris alors de l’altitude et une fois debout je perçais d’une voix ferme toutes les baudruches qui voletaient au-dessus de la table. « S’il vous plaît. Auriez-vous l’obligeance de fermer vos gueules ? ». Le silence se fit immédiatement. Les cous des chouettes chevêches qui m’entouraient se tordirent en ma direction, les yeux se firent ronds et sévères. « Oui, si cela vous était possible... Je suis certain que cela soulagerait le transit de beaucoup de monde si vous arrêtiez de vomir vos purges. » crus-je bon d’ajouter avec la naïveté de croire à la force du bon sens. Mais l’effet de surprise fut sans prise durable. Le mur de certitudes était sans faille. « Mais, mais, mais... On te permet pas... Il se prend pour qui... Non mais quand même... Il est soul tu crois ?... J’ai eu un beau-frère qui nous a fait ça un jour... Ou alors il est drogué... J’ai le fils d’une voisine qui trempe là-dedans... Pis ils roulent pas dans des poubelles... » Je fermai les yeux et respirai profondément ainsi que je l’avais appris dans un guide de self-control offert avec mon magazine masculin. Mais la méthode n’eut pas l’effet escompté. Mon interrupteur intérieur avait définitivement switché. Tel un Manimal d’entreprise, je sentis monter en moi l’Esprit des salariés usés et je me mis à hurler. « MAIS-VOU-ZA-LLEZ-FER-MER-VOS-GUEU-LES !!! » J’assénai plusieurs fois ce slogan, sous le regard médusé de toute la salle. « Il était tout rouge. Il bavait. Avec des yeux de fous. » témoignèrent les employés présents. « On ne comprenait rien à ce qu’il disait. » répétèrent-ils toute l’après-midi et jusqu’au week-end suivant. Je vociférai en effet comme un diable de Tasmanie affamé, maudissant comme un possédé chaque chose qui me passait par la tête : collègues, hiérarchie, tourisme, consumérisme, méritocratie, infantilisation, tarifs d’assurance, pointeuse, sectes, petits-bourgeois, la récolte tardive des nèfles, musique commerciale, réformes, trottoirs glissants... Même lors de mes plus belles cuites, j’avais rarement atteint un tel niveau d’éloquence et de confusion réunies. Je ne stoppai pas ma tirade lorsque deux agents de sécurité, golgoths costumés à oreillettes et lunettes noires, vinrent me traîner hors de la salle. « Mannequins ! J’vous maudis tous ! » achevai-je alors que mes talons passèrent la sortie en frottant le sol.

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