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Je m’engouffrais dans un long et étroit couloir d’un blanc aveuglant. A son extrémité trônait un petit homme à la tête d’oisillon mort, perché derrière un haut pupitre au pied trapézoïdal. La vigie était postée devant une haute arche voûtée d’où émanait une froide clarté et je crus vivre une expérience de mort imminente. J’avançai d’un pas incertain vers la lumière, engourdi, à la fois effrayé et excité de connaître -enfin- ce moment. Une voix de Cracoucass venue du fond du corridor me tira sèchement de cette torpeur hésitante. « Un peu de nerf cher collaborateur ! Une démarche décidée est l’assurance d’une journée bien entamée ! ». Le diable lui-même, et encore moins saint Pierre, n’aurait pu grincer pareillement : je n’étais pas mort. Une ampoule grésilla derrière son applique murale translucide. Ce détail de la décoration, typique du style psikhouchka en vogue depuis quelques décennies chez les architectes d’intérieur, me rappela définitivement que je n’étais qu’au purgatoire. Je m’arrêtais devant le lutrin, marquant un semblant de garde-à-vous, pour me présenter à l’embauche matinale. Le rachitique portier me tendit un petit carré de plastique noir sur lequel j’apposai le bout de mon index. Un frisson me parcourut sans que je ne sache s’il avait été causé par la pseudo-solennité de l’instant ou par l’échange d’ions avec la machine. La pointeuse biométrique me salua d’une voix féminine faussement suave avant de me rappeler les objectifs fixés pour les heures à venir puis de me souhaiter la bonne journée. D’une main décharnée, le préposé aux entrées m’invita à rejoindre l’espace de travail derrière lui. Une vaste salle immensément étendue mais au plafond bas s’ouvrit devant moi. L’un des murs n’était qu’une longue vitre d’où pénétrait un jour laiteux se perdant dans les abysses de la pièce. Des néons agressifs en prenaient le relais pour éclairer les employés. La valeur professionnelle justifiait le placement de chacun. « La Lumière aux Méritants ! » pouvait-on lire sur une banderole tendue en travers d’une des allées principales. Je foulais silencieusement la moquette grise jusqu’à une large colonne couleur chocolat aux extrémités évasées. Le tronc de cet arbre artificiel était constellé d’une multitude de loupiotes plus ou moins clignotantes, rouges, vertes, orange... Je rejoignais mes collègues à son pied pour apposer une nouvelle fois mon doigt sur un carré magique. Le contact propulsa un droit jet de liquide chaud dans un gobelet plastique. Selon les jours, le goût de cette boisson fumante et violacée variait entre le jus de tomate au gingembre et le thé à la figue. Je soupçonnais ce breuvage (qui serait déduit de ma paye) d’être un bromure à la rébellion mais son absorption était un passage obligé, défini par la clause contractuelle 15.6.8.1 relative aux devoirs des employés. Nulle question de s’en dispenser car le numéro du bureau qui était attribué au travailleur pour la journée était inscrit au fond de la timbale. S.V2 Q.11 A.5 pour « Secteur V2, Quinconce 11, Alcôve 5 ». Impossible toutefois d’aller s’installer avant l’officiel signal patronal et j’écoutais d’une oreille distraite le brouhaha moutonnier né du récit des non-activités du week-end. Je me transportai un instant dans la vie de mes collègues, me baladant avec eux au méga-marché, entre les rayons dégueulant de produits aux couleurs flashy, bercé par une musique pop acidulée toujours trop forte, enivré d’arômes artificiels pulvérisés dans les allées... L’appel au départ sonna presque comme une libération. La même voix enveloppante que celle de l’entrée nous invita à rejoindre nos positions. « Le moment d’Emulation matinal est maintenant terminé ! Il est temps pour chacun d’aller œuvrer au Bien Commun ! ». Le troupeau se dispersa pour rejoindre les stalles de travail. Je rejoignis la mienne d’un pas régulier, passant sans un regard devant les trombinoscopes d’honneur plantés en tête de gondole ; aucune chance de croiser ces visages beaux et souriants dans les limbes où je me rendais. Je m’interrogeais sur la pertinence de placer ces employés du moment près des fenêtres alors même que ces stakhanovistes ne levaient jamais le nez de leur moniteur. Après de longues minutes, je m’installais enfin devant le mien. La toujours identique procédure digitale déclencha le démarrage de l’ordinateur. Les pixels dansèrent une petite vidéo d’introduction qui rappelait le Bonheur de Travailler pour la Firme, chance qu’il nous fallait saisir en atteignant les objectifs annoncés, incrustés toute la journée durant dans un coin de l’écran. J’endossai alors avec zèle mon rôle d’unité de production de base, appliquant sans faillir les Méthodes, évidemment américaines, définies par l’Entreprise. Le serveur central m’attribuait des appels successifs selon un savant algorithme. Il m’appartenait alors d’enregistrer la plainte formulée par le client, rarement introduite d’un ton cordial, et de l’orienter selon la nature de la demande. Horizontalité, verticalité, transversalité... La géométrie organisationnelle n’avait plus aucun secret pour moi. La méthode REO pour Réception, Enregistrement, Orientation. Ou méthode ETR pour Ecoute, Ticket, Réactivité. Les acronymes évoluaient régulièrement au rythme de l’avancée des recherches en sciences mercatologiques. Telle était mon œuvre au sein du Service Qualité – Relation Clients (ce qu’on appelle un Customer Service en globish, une vulgaire hot-line en français contemporain). Cette activité était rapatriée du tiers-monde à une vitesse grand V depuis les réformes structurelles ayant fait fondre l’éhonté coût du travail. Comment fonctionnait le produit ? Comment avait-il été vendu ? Comment la plainte serait-elle traitée ensuite ? Ce n’était pas mon souci. Le sort m’avait juste attribué le don du chamane d’absorber la bile du malade et de la recracher vers d’autres sphères.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a
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Elena Hristova · il y a
je viens de traverser votre purgatoire qui m'a bien illuminée, je suis encore dans un de ces états..
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Palim · il y a
"La traversée du purgatoire" : voilà un titre qui aurait bien sonné. :)
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