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Palim

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Mes yeux s’ouvrirent et se refermèrent aussitôt à cause de la blancheur aveuglante qui m’enveloppait. Un plafond blanc, des murs blancs, du mobilier blanc, des appareils blancs, des bips glaçants de régularité... J’avais connu des chambres froides plus chaleureuses. Les fenêtres donnaient sur un large banc de nuages, fermant la pièce d’un quatrième mur immaculé. Seul un énorme bouton rouge cassait l’effrayante uniformité du lieu. Je tapai dessus du plat de la main à la manière d’un candidat de jeu télé. Aussitôt une dame trapue poussa la porte comme un diable de boîte à ressort. Sa blouse jaune vomi me donna la nausée. « Mais c’est qu’elle est réveillée not’ Vedette ! » lança-t’elle. « Beuh... Euh... » me contentai-je de résonner. La suite ne fut qu’un tourbillon d’allées et de venues. Le fait d’avoir été renversé par une voiture officielle m’avait rendu célèbre dans le pays entier. La notoriété du sous-sous-ministre aux Choses Diverses, jusqu’alors proche du zéro, avait également bondi. Qu’un anonyme presque clochard se fasse renverser avait ému quelques bonnes âmes. Qu’il se fasse achever par les gorilles à galons avait indigné nombre de vocations militantes. Mais le scandale était véritablement né de la tentative de l’Autorité de s’emparer d’un smartphone dont l’œil curieux immortalisait la scène. Pis encore, le flic qui s’était investi de cette mission de censure avait coupé la diffusion en direct de l’événement. Ce musellement de l’information populaire avait outré la buzzo-sphère. La logghorée éditoriale avait battu son plein durant les deux jours qu’avait duré mon coma. Le débat avait atteint son acmé lorsqu’un influent vidéo-blogger avait lancé une pétition offusquée : « Sérieux ? Y a encore des caniveaux au XXIème siècle? ». Dix-huit milliards de signatures, principalement russes. L’actualité avait ensuite tourné la page avec la publication des « Cubitainers Papers », bombe œnologico-financière dans laquelle était impliquée l’ex-compagne d’une populaire championne de hockey-sur-monocycle. Pour mon départ, les infirmières avaient toutefois eu la gentillesse d’encadrer la Une d’un newsmagazine sur laquelle on me voyait alité, un tuyau dans le nez. C’est avec ce petit souvenir sous le bras que je quittai l’hôpital. Le service des indigents m’avait permis de me raser de près et de fouiller dans le panier des vêtements oubliés. Je franchis la porte automatique attifé comme si j’avais été tout droit téléporté d’une décennie précédente. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche et je filais droit jusqu’à l’adresse qu’on m’avait fournie à ma sortie. Une association de réinsertion m’attendait. Je ne me faisais guère d’illusions mais je n’avais pas plus d’alternatives. A ma grande surprise, le seuil que je franchis me révéla un accueillant bureau à l’ancienne, chaleureusement rétro : moquettes murales poussiéreuses, plante grasse envahissante dans un coin, cigarettes écrasées dans un cendrier, poster d’une plage à cocotiers punaisé au mur... Tout ici respirait la Vie. Mon étonnement s’accrut lorsque, une fois assis sur une chaise agréablement bancale, la conseillère au sourire non-feint s’enquit de mon CV, de mes emplois passés mais aussi de mes hobbies et de mes envies. Plus étonnant encore, elle ne s’offusqua aucunement lorsque je lui avouai ne pas avoir la moindre envie de retourner pianoter dans une lumière artificielle. Elle me proposa alors une relocalisation dans un pays étranger. Je crus comprendre que je me trouvais dans le bureau de placement d’un pays à l’écriture cyrillique. Le Système m’avait condamné à l’exil... Mais je n’étais victime que de mes vieux réflexes paranoïaques. En réalité elle m’offrit de partir m’installer pour une année dans la plus ancienne et la plus anti-septentrionale ville du Continent. Pour enseigner mon Expérience. Un temps partiel payé à temps plein. Dans une région avec un coût de la vie moitié du nôtre. Le tout en bénéficiant d’un accompagnement personnalisé non contraignant. Je songeai à une arnaque mais le partenariat avec le Gouvernement était réglo, les petites lignes ne recelaient aucun piège. Le sort me souriait enfin, je bénéficiais d’une seconde chance. L’automne allait bientôt s’installer, les migrateurs se préparaient à partir vers des terres plus clémentes. Je devais suivre le rythme naturel et je signai sans réfléchir à deux fois. Un poète me salua au moment de franchir le portique de sécurité de l’aéroport. « Z’avez une bonne mine ! » me lança-t’il en agitant son crayon. Au terme de trois heures d’avion je fus accueilli par ma conseillère attitrée, presque sosie de l’actrice que j’avais vénérée pendant toute mon adolescence. Elle s’exprimait dans sa propre langue, je la comprenais dans la mienne et nous devisâmes tranquillement pendant l’heure de voiture, les dix minutes de bus et les trois de marche qui nous séparaient de notre but. Depuis le toit terrasse de l’immeuble qui allait m’abriter pendant douze mois je contemplai l’horizon. Un océan à l’ouest, une mer fermé à l’est, un détroit au sud : la vie de cet Antique port éclatait sous mes yeux. Nous passâmes la soirée dans le vieux quartier populaire. L’atmosphère y était animée mais sincèrement bon enfant. La soirée se déroula sans ivresse superflue. Le lendemain me verrait prendre mes nouvelles fonctions, l’heure était venue d’aller me coucher. Une douche fraîche, un matelas ferme et souple, des draps doux et légers. Après un dernier regard sur le ciel aux étoiles plus lumineuses qu’ailleurs, je m’enfonçai dans un sommeil de quelques heures, peuplé de sourires. J’ouvrai un œil, tiré du sommeil par le mugissement rauque et répétitif du réveil. Les tiges rouges numériques annonçaient 06:45. Je m’étais endormi comme je m’étais assis en rentrant la veille. La télévision me causait encore...

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a
L'intégrale du Bal des Autres disponible en téléchargement gratuit ici : https://bit.ly/2HkM9hl
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Palim · il y a
Un dernier dessin pour un dernier chapitre : http://www.palim.biz/post/2018/05/22/Le-Bal-des-Autres-15
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