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Une série de flashes aveuglants me firent bronzer en quelques secondes jusqu’à ce que l’un des grands reporters réalisent que je n’étais pas la star dégrisée qu’ils attendaient. Leur déception fut grande et ils tentèrent de me lapider à coups de cartes SD. Je ne pus que bénir la disparition de l’argentique. Ma grand-mère m’avait souvent raconté l’histoire du cousin de sa voisine qui avait été rendu aveugle par l’explosion d’une pellicule photo. Je retrouvai sans tarder les réflexes des films visionnés dans une vie antérieure, remontant à contre-courant une des files d’insectes fumants qui cernaient le commissariat. Sans courir. Car personne ne me poursuivait. Cuisses de poulets et mollets de criquets résultaient de l’étrange hybridation de l’Humain et du Mollusque. Je n’en demeurais pas moins méfiant et, n’ayant pas de lit sous lequel me cacher, je m’engouffrai dans la première cave d’immeuble qui s’offrit à moi. A notre époque l’obscurité, elle non plus, n’est pas à la hauteur de celle des âges passés et mes yeux n’eurent aucun mal à s’habituer au changement de luminosité. Je retrouvai le décor authentiques de mes jours d’avant : portes défoncées, murs bariolés d’acronymes géants, ampoules fracassées. Seul un bec de robinet dépassait d’entre les parpaings, comme une oasis au milieu de la pollution qui commençait à sérieusement m’irriter la gorge. J’avais soif et je tournais la tête couinante de la fontaine providentielle. Un jet calcaire s’en écoula et je bus, je bus, je bus cette bonne eau froide et chlorée, cette eau dure et vierge de toute bactéries. La collectivité avait cependant dû y solder son stock de lithium -ou d’un quelconque autre soma- car en moins de temps qu’il ne me faudrait pour l’écrire, je me trouvai presque satisfait de retrouver la Ville et ses charmes inénarrables. Désaltéré, je levais les yeux au ciel pour remercier le dieu de l’eau courante et je découvris une volée de marches menant jusqu’en haut du bâtiment. Je pouvais contempler un carré de ciel bleu où défilaient paisiblement des bouts de coton à démaquiller parfaitement plats et ronds. Je grimpai. La cage d’escaliers courait à l’extérieur de l’édifice comme du lierre de dix ans sur un arbre malade. Qui tenait l’autre ? Certains paliers avaient eux aussi été recouverts de fresques modernes. Narcotiques, armes, ordinateurs, voitures, obscénités, cartes bleues... La mythologie contemporaine aurait de quoi instruire les futurs découvreurs de ce néo-Lascaux. Je débouchai sur le toit terrasse, cerné de hautes grilles métalliques. Certaines manquaient, emportées par les temps. Le vent soufflait fort. Le vertige m’attira vers le bord. La vie d’en bas m’apparut comme un jeu de Playmobil parfaitement scénarisé. Mais au milieu de cette volupté mondrianesque un mouvement discordant perturbait la régularité de l’urbaine urbanité. Des costumes-cravates agités se mouvaient de concert avec des uniformes tout aussi frénétiques. Un cortège de grosses berlines officielles apparut au coin de la rue. J’avais oublié le calendrier. En ce jour sans commémoration officielle, allait être célébrée la naissance du Soldat Inconnu. Et dans le cadre de la Sainte Mutualisation, le sous-ministre qui allait présider la cérémonie venait également parapher la Charte d’Orientation, de Programmation et de Contractualisation des secteurs bénéficiaires des efforts de Modernisation de la Nation. Une sorte de seconde fête nationale à moindre frais. Je ne pouvais manquer cela. J’entamai la redescente pour me mêler aux indigènes. J’y retrouvai les traditionnelles honorables momies sur-médaillées ainsi que les effrayants refourgueurs de breloques en culottes courtes qui auraient pu ouvrir une école de commerce pour vendeurs à la sauvette. En plus des toutes aussi habituelles familles de sortie pour l’occasion, je croisai également de nombreux hipsters, cocardiers animé de la foi du frais converti. Petits drapeaux à la main, petitement agités, ils dissertaient doctement sur leur authentique attachement à la Patrie, ancré de longue date comme pouvait en témoigner leur fil d’actualité sur la nouvelle plate-forme sociale née deux mois plus tôt. L’amour des Couleurs, clinquant, markétisé et sans moelle, avait été remis au goût du jour grâce au remix de l’hymne collectif sur des sonorités techno-house. Son auteur officiait aujourd’hui du haut de la tourelle d’un char Renault FT, symbole de l’union techno-commerciale dépassant les frontières bassement chauvines. Le vacarme des chenilles sur le bitume concurrençait le crin-crin électro. Je fuis une nouvelle fois vers l’avant, harcelé par les crachats assourdissants que j’avais oubliés. Je descendis du trottoir sans m’en rendre compte. Etourdi par la saturation sonore, je n’entendis ni les moteurs du convoi gouvernemental, ni les ordres de dégagement des plantons de service. Une sirène retentit dans mon dos. L’une des motos chargées d’ouvrir la voie passa à quelques centimètres de moi, me faisant gicler de la chaussée. Je franchis le caniveau dans l’autre sens. Le bas-côté était déjà surchargé, il n’y avait plus de place pour moi. Le berger d’Anatolie dont j’avais piétiné la queue me le fit clairement comprendre. Il n’avait fait que me pincer la cuisse mais cela suffit pour me renvoyer vers le centre du jeu comme l’aurait fait une bande de flipper. La Gouvernance avait continué à avancer. D’allure modeste mais constante. Une tonne de matériaux blindés gagnent toujours contre quelques dizaines de kilos de chair et d’os. La voiture ne m’avait embrassé que du bout du nez avant d’accélérer de nouveau, craignant sans doute que je ne sois un nouvel assassin d’Archiduc. Je tombai lourdement sur le sol, sonné. Les gros bras qui protégeaient le cortège remplirent leur mission au moment où je fis mine de me redresser. Rejeté à terre, je sombrai dans une nouvelle obscurité, entouré d’une forêt de semelles agressives et harcelantes.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a
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