5 lectures

1 voix

Une voie express barrait le sentier sur lequel j’avançais, le transformant en impasse. Mais le paysage dans mon dos commençait déjà à s’estomper et je n’avais d’autre choix que de filer droit sur l’obstacle avec l’idée de traverser la chaussée malgré les bolides qui la gommaient. En quelques pas d’élan je m’élançai pour franchir le rail de sécurité à hauteur de taille. Après quelques secondes d’envol, je m’attendais à ce que mes pieds atterrissent sur l’asphalte de la bande d’arrêt d’urgence ; ce fut ma face qui s’écrasa sur un panneau invisible. Me relevant douloureusement, je crus d’abord qu’une barrière électro-magnétique avait été dressée là pour stopper toute intrusion. Mais la pixellisation de l’horizon, à l’endroit même où ma tête avait rebondi, me fit comprendre qu’il ne s’agissait que d’un écran de camouflage, animé comme l’était un panneau publicitaire de stade de football. La grand-route n’était qu’un leurre. En témoignait cette berline rouge qui doublait sans fin le fourgon vert toutes les 78 secondes. D’une traction de bras je franchis le trompe-l’œil visuel et sonore pour retomber sur un sol sec et poussiéreux. Des créatures rousses se jetèrent sur moi, poussant d’affreux aigus cris, l’œil noir et les griffes aiguisées. Mon séant s’était écrasé dans un poulailler. Le calme avait regagné la basse-cour et j’observai avec attention les gallinacées, aussi intriguées que je pouvais l’être. Un crissement se fit entendre dans mon dos et je m’attendais à découvrir un nouvel animal, priant de ne pas me faire charger par une chèvre naine. Dans une fugitive vision, je ne perçus que l’éclair d’un fer de pelle ronde qui s’abattit sur mon crâne. Plong. Au travers d’un ciel étoilé, je pus admirer la rotation des hanches de la vieille paysanne qui m’envoya un deuxième coup dans la tronche. Re-plong. Elle amorçait une nouvelle volée quand elle se fit soudainement plaquer au sol par un gendarme. Avant de m’enfoncer dans la nuit, je l’entendis agonir le pandore d’injures tandis qu’un militaire genou posé sur la nuque la maintenait au sol. Je me réveillai dans un bloc de béton fermé sur un côté par un carreau blindé. La porte était ouverte, je n’étais pas en prison. A ma grande surprise, le reflet dans la vitre me renvoya une image sans gnons, hirsute et noueuse certes, mais sans gnon. Ma main tâtonnant sur mon crâne ne découvrit aucune bosse. J’avais dû dormir assez longtemps pour cicatriser. Sans plus réfléchir, je me levai pour quitter ma chambre, m’engageant dans une enfilade de couloirs déserts. Derrière d’autres parois transparentes je découvris des pensionnaires bénéficiant de moins de latitude que moi. Un lord en velours côtelé me lança un regard dédaigneux, attendant sans doute la venue de son avocat en costard sur mesure. Dans la case suivante, un délinquant tout aussi richement vêtu (quatre RSA dans le survêt) me dévisagea avec animosité. Je reconnus en lui le meneur d’une manif’ pour l’obtention gratuite de smartphones. Je continuai ma visite lorsqu’une main surgit de nulle part m’agrippa par le collet. « MAIS QUI EST L’ABRUTI QUI A OUBLIÉ DE MENOTTER CE GUIGNOL ? » hurla une voix qui devait appartenir à la ferme poigne. Il s’agissait d’un policier sans uniforme (non pas nu mais en civil et orangement brassardisé) qui sans peine me jeta sur une chaise bancale dans un encombré bureau soviétique.
« Bon... Trêve de formalisme. Va falloir me causer si tu veux que Mère Justice soit arrangeante. » entama-t’il d’un ton forcément plus doux.
- Euh... Bah... Oui, oui... Bien sûr. Mais... Euh... C’est à quel sujet ?... osai-je. Ma volonté de coopérer n’eut pas l’effet escompté et l’interrogateur fit sursauter tous les dossiers de son bureau en y abattant un expérimenté plat de la main.
- TE FOUS PAS DE MA GUEULE !
- Non... Non... J’oserais pas.
- Bien... reprit-il presque gentiment. A peu de chose près, on t’as quasiment pris en flagrant délit... Manque plus que tes aveux et on aura toutes les preuves.
- Des aveux ? m’étonnai-je. Euh... Bah... J’suis juste tombé là par hasard. Pis ensuite j’ai juste regardé les poules.
- Les poules tu dis ?!? Tu recrutes ? Tu fais dans le proxénétisme ?
- Hein ? Non. Les poules c’était celles de la vieille qui...
- La vieille ? T’as une vieille maquerelle comme homme de paille ?
- D’la paille ? Oui y en avait. Pour les œufs je pense...
- Les œufs ? La poule ? Tu me prends pour un con ??? »
Je m’attendais à un nouveau plat de la main -mais dans la tronche cette fois ci- lorsqu’une policière costumée (d’un uniforme de police réglementaire et non déguisée en Colombine) entra dans la pièce.
« Bah qu’est-ce qu’il fout là lui ? Tu nous piques nos victimes maintenant ? On l’avait posé en cellule en attendant, gouailla-t’elle en me désignant.
- Hein ? C’est pas l’mien celui-là ? vociféra l’enquêteur.
- Bah non, lui on l’a chopé en train d’entrer dans la réserve de luddites, il s’était fait rétamer par un vieux spécimen. Du coup on a du l’endormir.
- C’est pour ça qu’il était en cellule ?
- Noooooon ! C’est l’autre qu’on a du piquer aux tranquilisants. Comme on a plus le droit de les descendre... Le Brigadier Morel a quand même pris une rafale de gros sel dans le fondement.
- Mais bordel !!! C’est quoi cette organisation ?!?
- Bah j’te l’ai dit, c’est une réserve de... »
Je profitai de leur dispute pour m’éclipser discrètement, à reculons, reprenant le labyrinthe de couloirs en Moonwalk. Il me fallait simplement suivre les flèches à l’envers. Au détour d’un radiateur je croisai un sosie qui y était menotté. Même coiffure crasseuse, même yeux de cocker, même barbe de six ans, mêmes vêtements... Seule différence, il portait des chaussettes avec ses sandales. Un néo-hippie assurément. Rien d’étonnant à ce qu’il soit traité comme un ennemi de la Société. Encore quelques pas sans encombre et je pus enfin quitter l’hôtel -de police- par la grande porte. Grave erreur car les paparazzis attendaient la sortie de la star. Les flashs crépitèrent. En quelques secondes ma vue disparut.

Theme

Image de Très très courts

1 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Palim
Palim  Commentaire de l'auteur · il y a