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Les bois nouveaux poussent habituellement sur les champs abandonnés par les enfants exilés. Mais si la campagne s’était dépeuplée, la contre-nature a elle aussi horreur du vide ; de gigantesques fermes-usines s’étaient implantées, ratiboisant toute pousse non programmée. Les hangars que je croisais résonnaient du seul bourdonnement ininterrompu de petits robots autonomes. Les nouveaux gérants de l’exploitation, compta comprise. Je croisai l’un d’eux dans un chemin coupait un champ de maïs ondulant sous le vent. L’engin stoppa devant moi et son œil unique m’inonda d’une lumière rouge, me balayant de la tête aux pieds. La lumière passa au vert. J’étais considéré comme non-nuisible et le gardien reprit son circuit, m’ignorant. Je repris également ma marche, sans avoir l’impression de m’approcher de l’horizon qui n’était pourtant qu’une plaque de bois peinte où avait été suspendu un abat-jour en forme de soleil. Il faisait bon et j’étais vêtu d’un t-shirt jaune suédois, d’un pantalon de faux-lin et chaussé de spartiates. Les céréales laissèrent place à une pâture où bovinaient des vaches à douze pis. En son milieu était planté un bosquet parfaitement carré. Les ruminants génétiquement modifiés me jetèrent un regard indifférent pendant que je traversais leur assiette. Une haute haie m’arrêta, ancienne clôture où ailantes et cerisiers tardifs s’étaient mêlés aux nœuds ferrailleux du grillage pour former une verte palissade. Retrouvant mes réflexes d’enfance, j’escaladai l’enceinte pour jeter un coup d’œil curieux. Je découvris un antique abattoir d’automobiles, un artefact du siècle précédent. A cette époque, les véhicules étaient désossés de leurs meilleurs pièces ensuite transplantées dans le moteur d’autres machines. Heureusement, les droits des mécaniques nativement non-organiques étaient aujourd’hui reconnus et respectés. Le métal des cadavres n’avait guère résisté à l’usure du temps et seules les pièces en composite gardaient un semblant de forme. Des jantes sans pneus jouaient du carillon dans les branches tandis qu’un ossuaire pouvait être distingué sous les branchages, massif empilement de châssis et de carrosseries non recyclés. Non loin, s’élevait un pyramide de cubes rectangulaires, édifiée sous une mâchoire d’acier inoxydable dont les pinces dépassaient d’une stalactite de lierre. Je n’osai imaginer le rituel macabre et sinistre qui s’était déroulé là autrefois sous l’autorité d’un Grand Manitou en salopette bleue et noire. Un rayon de soleil perça le rempart végétal, se reflétant dans un optique de phare. Cet œil me fixa sans cligner, comme chargé de reproches. Saisi d’un frisson je me laissai retomber dans le présent, ce site appartenait aux archéologues de demain. Mon propre futur m’attendait. Avançant toujours d’un pas moyen sous une chaleur tiède, j’atteignis finalement les premières habitations d’un petit village à l’abandon, en témoignait l’absence de géraniums aux fenêtres. Des coups répétés me parvinrent toutefois du cœur du hameau. Ces sons me guidèrent comme autant de petits cailloux jusqu’à une ruelle étroite et tortueuse. Là, dans un étroit jardin, un homme clouait des planches, perché sur une dunette qui s’élevait au niveau du toit de sa maison. Des lattes de bois avaient été rabotées, poncées et soigneusement assemblées pour édifier une caravelle à la coque soigneusement goudronnée. Le bâtisseur avait de l’or dans les mains. Mais quelque chose me troublait. Le chantier naval se trouvait loin de toute rivière et de tout rivage et la courette fermée par les les bâtiments en U n’était accessible que par un étroit portillon à largeur de mobylette. J’interpellai alors l’artisan. « Oh eh ! Du bateau ! C’est du bel ouvrage qu’z’avez fait là ! Mais comment z’allez l’faire sortir ? » Le constructeur explosa d’un rire guttural. « Réfléchis donc nez-d’boeuf ! s’esclaffa-t’il, Si le bateau ne va pas à l’eau ! L’eau viendra au bateau ! La fonte des glaces est pour demain... Ou pour après-demain. On n’est pas à un jour près. Mais moi je le serai ! Prêt... » J’opinai d’un air convaincu, la logique était imparable, il n’y avait rien à rajouter. J’abandonnai alors le nouveau Noé, lui souhaitant bon vent, espérant cependant trouver une montagne avant qu’il ne se mette à naviguer. Je retrouvai des champs bigarrés de colza, de coquelicots et de cosmos et j’arrivai à une nouvelle croisée des chemins. La route d’où je venais était bordurée par d’épaisses haies de cactus, celle qui la coupait était délimitée par des barrière à neige typiquement slaves. Je me trouvais également à la croisée des vents. Ceux-ci portèrent jusqu’à mes oreilles un nouveau toussotement motorisé, mélange de tondeuse à gazon et de tracteur poitrinaire. Un motoculteur approchait peu à peu en ma direction, tirant une rustique remorque. Au bout du guide trônait un solide gaillard à la trogne rouge et fermée, portant le traditionnel uniforme des retraités du coin : marcel blanc, short de foot et bottes en caoutchouc de couleur vert chameau. Dans son dos, sa Dame regardait défiler le paysage, enfoncée dans un moelleux fauteuil qui avait dû bien se vendre à l’époque de la Reconstruction. Les cheveux cachés par un fichu à fleurs orangées elle se drapait dans une blouse également fleurie, mais d’un bleu myosotis. Arrivés à mon niveau, le cocher me salua d’un simple signe de tête tandis que la vieille lâcha quelques mots sans desserrer les lèvres. « On va au jardin... En plein janvier... Y a plus d’saisons... ». Le couple disparut à la même paisible allure qui l’avait mené là. Mais le bruit de leur moteur ne voulut pas s’éteindre. C’est en portant mon regard au loin que je trouvai la source du grondement incessant. Une voie rapide passait à quelques foulées, canalisée par de hautes barrières anti-bruit et anti- invasion, rendant impossible tout passage de l’autre côté.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a