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Aplati sur le sol pentu et feuillu, seuls mes yeux -et mes cheveux- émergeaient de mon point d’observation. Devant la maison que j’avais découverte abandonnée, une meute de véhicules haut de gamme déversaient sans discontinuer une foule de jeunes braillards. Certains portaient leur pull sur les épaules, d’autres étaient costumés de blouse de laboratoire bariolées, d’autres encore, garçons ou filles, se baladaient en sous-vêtements. Toute végétation avait disparu autour du bâtiment désormais ceint d’une pelouse rase, jaune et rare. Un camion « mur de son » déboula derrière la troupe, suivi d’un camion-bar inspiré des friteries mobiles d’antan. Nul besoin d’être devin pour comprendre que la fête allait battre son plein. Rires idiots, éructations, basses lourdes et vomissements envahirent le sous-bois de leurs notes immondes. Le désert le plus reculé sera toujours rattrapé par la folie du monde. Tuyaux à poire reliés à des fûts de bière, danses suggestives, j’avais l’impression de visionner un teen-movie dans un cinéma équipé d’une technologie d’immersion totale. Le soir tombait, me rendant plus invisible encore, et c’est sans se douter de ma présence qu’un groupe de falluchards se dirigea vers ma cachette. Une jeune femme vêtue principalement de cuissardes en simili-cuir chevauchait un simple balai brosse. Un étudiant velu habillé en mariée s’accrochait aux hanches de la cavalière, imitant comme elle les gambades de leur cheval de bois. Le passager tirait sur une corde dont l’autre extrémité attachait les poignets d’un jeune homme trottinant à leur suite comme un pied-tendre goudronné, le torse tagué d’un élégant « bite-bleue » et portant une simple couche culotte. L’improbable attelage s’arrêta devant un arbre tout proche de ma position. Les carabins mirent pied à terre tandis que le bébé toujours très potelé pour son âge tomba à genoux dans l’humus. Après une palabre qui me fut incompréhensible si ce n’est qu’il s’agissait d’un adoubement propre à un ordre néo-chevaleresque, Parrain et Marraine -ainsi qu’ils se désignaient eux-mêmes- entreprirent de ficeler Gros Lardon au tronc tout proche, face contre l’écorce. Un jeu de rôle rigolard se mit en place où chacun tenait consciencieusement sa place. La victime volontaire s’esclaffa avec force lorsque sa couche fut arrachée et que ses fesses joufflues furent vivement fouettées avec une branche de genêt. Mais la cérémonie dériva bien loin de la simple crétine vente de PQ en pleine rue et le bizut beugla bientôt un « Noooooon ! » vite étouffé par de l’alcool blanc versé à torrents dans sa gorge. Crachats gargouillants, pleurs et sinistres reniflements se mêlaient aux rires pervers des bourreaux. La musique crachée par les baffles géantes cachaient les hurlements aux oreilles lointaines. Mais les miennes entendaient tout, mes yeux voyaient tout. Je n’avais pas l’âme d’un justicier mais j’avais quitté ce monde où l’on baisse les yeux dans les transports en commun. Je saisis un bout de bois à main droite, humide de champignons et de moisissures sombres. Le gourdin s’en alla craquer sèchement sur le crâne du mariée qui s’effondra, geignant, preuve qu’il était encore en vie malgré la force du coup. La branche pourrie heurte mais ne tue pas. La dominatrice me fixa quelques secondes avec des yeux ronds découvrant un démon avant de filer à toutes jambes en direction de la fiesta. « IL A TUÉ PIERRE-ANTOINE ! IL A TUÉ PIERRE-ANTOINE ! » Je mis à profit ces instants de répit pour désentraver le torturé hébété. Près de la maison l’agitation festive perturbée par l’annonce de mon méfait s’organisait déjà en chasse à l’homme. J’incarnais la proie, le savant fou qui habitait en haut de la colline, et je distinguais une colonne de torches se diriger vers moi à vive allure. Je finis de détacher l’adulte poupon dépoilé qui avait repris ses esprits. Mais loin de me remercier, il se jeta vers moi pour m’immobiliser jusqu’à l’arrivée des siens. « JE LE TIENS ! JE LE TIENS ! » lança-t’il à sa secte avant de me glisser, les yeux hallucinés, « Je vais enfin l’avoir mon pin’s Louis XI... ». Je lui rendis alors la monnaie de sa gratitude en le séchant d’un coup de coude à l’estomac qui l’allongea. Un coup de pied au bas-ventre fit office de pourboire. Je pouvais maintenant sentir le souffle haineux tout proche de la populace vindicative et je me lançais à corps perdu vers l’obscurité. En deux pas j’avais disparu dans la nuit tombée, vif comme un lapin mais aveugle comme une taupe. Chaque obstacle me fit systématiquement chuter : souches, troncs couchés, nid-de-poules(-faisanes). La panique me gagnait à chaque fois davantage tandis que les lampes de poche de mes poursuivants balayaient le sol au ras de mes talons. L’alcool et la rage décuplaient leur énergie. Je n’avais d’autre choix que de faire appel à l’esprit de mes animaux-totem. J’invoquai la ruse du lièvre (aussi connue sous le nom de technique « de tour du pâté de maison ») en bifurquant à droite et à droite avant de plonger dans un bienvenu tas de feuilles, le pénétrant tel un cormoran sylvestre (ou Johnny Weissmuller dans Tarzan contre les Graboids). Désormais invisible, je perçus la rumeur de la fureur passer au large, fonçant droit dans la direction que je venais de quitter. Un temps s’écoula avant que la fureur ne passe dans l’autre sens. Le relatif silence de la forêt reprit ses droits, rempli de craquements, de cris, de chuintements et de tout un tas d’autres bruits. Mais rien d’humain là-dedans. Je ne me relevai que lorsque la bande-son de la rave-party estudiantine reprit. Je trouvai un layon sur lequel m’engager, espérant rencontrer une Rivière salvatrice normalement présente dans tout bon téléfilm d’horreur forestière. Un aboiement dans mon dos me fit sursauter. Je crus que les chiens avaient été lâchés. Ce n’était que les chevreuils qui saluaient mon départ.

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Palim · il y a
Quand le chevreuil hurle à la lune : http://www.palim.biz/post/2018/04/12/Le-Bal-des-Autres-11
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