2 lectures

0 voix

Un chemin s’ouvrait devant moi. La pleine lune faisait scintiller les déchets de toute sorte, qui jonchaient les accotements : seringues, protections usagées, lave-linges et même les vieux pneus reluisaient. Certains ne comprennent pas pourquoi on laisse pousser la forêt si proche des villes sans réaliser que c’est la Cité s’écoule toujours plus loin et non les bois qui marchent jusqu’à la rocade. Ma course ralentie me faisait suivre frise chronologique ; coupe rase, plantations plastifiées, taillis, je vécus l’entière croissance d’un arbre avant de m’arrêter au milieu d’une futaie cathédrale. Tout chemin avait disparu. La voûte verdoyante soutenue par de longs troncs centenaires magnifiait la clarté mieux que n’importe quelle rosace créée de main d’homme. La tête rejetée en arrière, je contemplais la vaste nef animée du bruissement des feuilles. Un aboiement de chevreuil me tira de ma contemplation. Je repris ma marche pour pénétrer dans une houssière. Avançant à l’aveuglette sans pourtant subir la moindre griffure, je tombai nez à mur avec un petit bâtiment de briques et d’ardoises. Maison forestière ? Pavillon de chasse ? L’édifice ne semblait en tout cas n’avoir pas connu de visite depuis des lustres. Un morceau de panneau peint demeurait accroché au pignon, annonçant « Le bout d... ». L’autre moitié gisait au sol, vermoulue. Elle se brisa en mille fibres lorsque je voulus la retourner. Sans savoir à quelle pointe je me trouvais, je compris qu’il s’agissait du terminus prévu. Les vents sont toujours favorables à ceux qui se laissent porter. Mais la porte était solidement verrouillée et la maison avait été rendue aveugle par de lourds volets. Tous mes efforts pour trouver une ouverture furent vains. Je soufflai tristement, dépité de rester enfermé dehors, si proche d’un but que je n’imaginais pourtant même pas quelques minutes plus tôt. Je posai mes fesses sur un billot au-dessus assombri par la sève ou le sang d’êtres abattus. D’une main mollasse, je dessinai quelques signes dans la terre sèche avant de les effacer d’un pied rageur. Des cailloux volèrent et j’entendis l’écho de leur chute à quelques mètres de là. La poussière retomba et laissa apparaître un soupirail percé sous une des fenêtres. De la grille qui l’avait obstrué ne restait que quelques chicots rouillés plantés dans leur gencive de mortier. J’y passai la tête et ne découvris que de l’obscurité. Sans hésiter je m’y glissai tout entier, comptant sur ma chance pour ne pas chuter sur quelques tas de tessons de bouteilles ou autres amas de ferraille rouillé. J’atterris finalement sur une souple terre battue. Je fus guidé jusqu’au rez-de-chaussée par les rais de lumière qui filtraient des interstices de la façade. La poussière en suspension fleurait bon le paisible abandon. Je poussais les battants de bois pour laisser entrer air et lumière. L’intérieur comprenait quelques chaises, un évier, un poêle à bois et une table où avait été abandonné un journal titrant sur le premier mariage du Prince Charles. Je venais de redécouvrir un palais oublié. Une échelle rustique me mena jusqu’au grenier à foin. Je m’effondrai sur un matelas de paille fraîche qui s’y trouvait. Le soleil brillait toujours au même endroit lorsque je me réveillai. De puissantes odeurs d’humus et de gibier portées par un souffle léger s’engouffrèrent dans la pièce, m’appelant à rejoindre leurs brutes sources. Je ne résistai pas et je partis arpenter la verdure en tous sens, courant dans le tendre de l’herbe nouvelle, attentif à la musique du froissement des feuilles sèches sous mes pieds, contemplant la vie animée des mares aux abords labourés par de porcins motoculteurs, cueillant de pleines poignées de fleurs, gravant une malheureuse écorce dans un souci d’éphémère immortalité, montant dans un arbre bas, observant, souriant... Je n’avais pas l’impression d’avoir vécu une autre vie que celle-ci autrement que dans un cauchemar lointain inspirée par de mystérieuses entités échappées des limbes. Je repris mon exploration en me laissant guider par le vol erratique d’un couple de corbeaux fuyant toujours ma présence. Une profonde dépression de terrain apparut soudainement à mes pieds. L’avais-je lu ? L’avais entendu de la bouche d’un ancien ? Je sus immédiatement que je me trouvais devant l’empreinte d’un des arbres géants qui avaient peuplé la terre aux Premiers Âges. Un arbre mille fois millénaire avait poussé là avant d’être couché par une tempête effroyablement terrifiante. Son tronc avait alors servi de poutre maîtresse lors de l’édification de la Grande Cathédrale et ses ramures avaient donné la chaleur du feu à quarante générations d’humains. Je m’avançai au milieu du labyrinthe de racines désormais disparues. Le soleil avait atteint son zénith. En un autre monde, les montres des hommes devaient afficher une toute autre heure, plus efficiente à leurs yeux. Mais je me trouvais loin d’eux, ayant atteint le point Nemo de la Civilisation, absolument seul, car les véritables sanctuaires n’attirent ni les touristes fainéants ni les aventuriers qui ne s’éloignent jamais trop loin des réseaux qui leur permettent d’afficher leur factice isolement. Je m’étendis sur un lit de violettes et d’aulx sauvages. Une douce torpeur me gagnait lorsqu’un vrombissement détonant me fit dresser droit sur mes pieds, chaque poil de mon corps hérissé.

0 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Palim