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J’ouvrais un œil, tiré du sommeil par le mugissement rauque et répétitif du réveil. Les tiges rouges numériques annonçaient 06:45. Je m’étais endormi comme je m’étais assis en rentrant la veille. La télévision me causait encore, rapportant des informations qui n’en étaient plus à force d’être reprises toutes les 90 secondes. J’attaquais alors une routine identique à celle de millions d’autres individus disséminés sur le globe, dans le respect des fuseaux horaires respectifs de chacun. Le triptyque hygiène, alimentation, habillement fut expédié avec une justesse de gestes qui m’étonna et je me retrouvais en bas de mon immeuble, vêtu du costume traditionnel de l’employé occidental. Chaussures à embout géométrique, pantalon cintré bleu-gris, veste mi-saison mi-longueur, le tout en matière polymère et à la coupe annuellement imposée par les enseignes franchisées. A l’ère de la créativité proclamée, les magasins proposaient pourtant peu de variantes d’uniforme. Devant mes yeux se déployait un paysage uniformément achromique. Seules de légères nuances permettaient de distinguer la pelouse sans herbe, le sol goudronné, le trottoir de béton, l’écorce et les feuilles des arbres, l’horizon cranté d’immeubles, etc. Malgré le grand jour déjà présent, ce morne décor sans relief se détachait sur un ciel presque noir veiné de fines zébrures jaunâtres et mouvantes. Le temps était oléagineux ; une large flaque d’hydrocarbures flottait au-dessus de la Ville comme elle l’aurait fait dans l’eau sale d’un port. Je fis le choix de me rendre au bureau à pied, privilégiant trente minutes de marche à quinze minutes de bouchon. Le trajet n’en était pas moins monotone. J’empruntais simplement la même route d’une autre façon et je m’enfonçais dans l’épais nuage de fumée asphyxiante qui tapissait le canyon formé par les hauts bâtiments. Je ne rencontrais que peu de monde ou plutôt je côtoyais les mêmes tout le long du trajet : les mêmes épaules devant moi, le même claquement de pas derrière moi. Comme le voulait les us réglementaires, les piétons qui se dirigeaient dans l’autre sens avançaient sur le trottoir d’en face, longue file indienne de silhouettes fantomatiques. Dans les véhicules je ne découvrais pas beaucoup plus de têtes. Voitures et autobus évoluaient en saccades syncopées. J’avançais, ils s’arrêtaient, je les dépassais, ils redémarraient, revenaient à mon niveau, me distançaient et s’arrêtaient, j’avançais... Nous n’étions pas uniquement séparés par les portières composites de leurs engins ; des chasubles fluorescentes délimitaient également les files à occuper dans cette lugubre chaîne industrielle. Des bousiers modernes marchaient dans le caniveau dans le sens contraire des autres couloirs. Le bas de leurs visages étaient recouverts d’un masque anti-poussière, leurs bras poussaient des balais aux manches et aux têtes disproportionnés. Mégots, papiers, poussière étaient poussés toujours plus loin vers l’avant, au même rythme haché que celui de la circulation. Les poils raides frottaient le sol imperméable, les moteurs vrombissaient trop fort à chaque démarrage, les freins lançaient leur cri strident à chaque arrêt, les talons claquaient sur le ciment rose, la chaude brume méphitique me piquait les yeux et ressortait toujours moins de mes poumons. Je suffoquais, défaillais, je déraillais presque tant ma démarche menaçait de me faire quitter ma place dans le rang. J’aperçus alors une loupiote qui rougeoyait faiblement à travers le brouillard, repère qui m’indiquait la porte par laquelle je devais passer.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a
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Elena Hristova · il y a
La lecture de votre texte est une une sacrée traversée, mais je m'en suis sortie indemne. j'ai bien apprécié les effets visuels et sonores qui ponctuent le récit
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Palim · il y a
Merci ; heureux du résultat si les sensations arrivent à vivre dans ce texte. .
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