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Le baiser du soir

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Julia Chevalier

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Il regarde l’ordonnance que le médecin glisse vers lui.
« Vous croyez que je suis fou, docteur ?
- Je vous rassure : Non, vous n’êtes pas fou, Monsieur Humbert. Ce que vous me décrivez ressemble fort à des hallucinations hypnagogiques. Très souvent, à la suite d’un deuil, les personnes ont l’impression de voir le défunt.
- Mais elle parait si réelle !
- Je vous l’ai dit, cela fait partie de votre processus de deuil. Peut-être, êtes-vous en colère contre votre femme ou vous vous sentez un peu responsable de son décès ?
- Non, bien sûr que non ! C’est-à-dire que... peut être...Non... enfin je sais pas...
- Ne vous inquiétez pas. Allez à la pharmacie, prenez les médicaments que je vous ai prescrits et revenez me voir dans une semaine. »

Il rentre chez lui, le sachet en papier Kraft frappé de la croix verte, sous le bras. D’habitude, lorsqu’il rentre du bureau, il est accueilli par des senteurs alléchantes de cuisine et par des notes de Coltrane ou de Miles Davis. « Coucou mon chéri, ta journée s’est bien passée ? » Un sanglot s’étouffe dans sa gorge et résonne dans cet appartement froid et vide. Vanessa ! Tu me manques tellement !
Il se roule en boule dans une couverture, sur le canapé. Il ne peut pas s’endormir dans leur lit. Sa sœur est venue, elle a changé les draps, toute la literie, mais c’est au-dessus de ses forces. Il ne peut pas dormir là où elle est morte. Les médicaments font effet et très rapidement il s’écroule dans le sommeil.
« Franck... Franck... mon chéri. »
Son corps se réveille en sursaut mais son cerveau embrouillé par les médicaments met du temps à revenir dans le salon.
« Franck, mon amour .
-Vanessa ? » Il voit son visage penché au-dessus de lui. Ses yeux si grands, si bleus. Ses longs cheveux roux lui frôlent presque le visage. Elle est si belle. Il avance la main vers son visage, mais se rétracte.
« Non ! Non ! Ce n’est pas possible ! J’ai pris les médicaments. Je ne peux pas te voir. Tu ne peux pas être là !
- Je suis là, mon amour. Ne reste pas sur le canapé. Viens avec moi. Allons dans notre chambre.
- Non ! Non ! Laisse-moi. Va-t’en ! »
Non mais je débloque moi ! C’est dans ma tête ! Le médecin me l’a dit, c’est dans ma tête, elle n’existe pas, elle n’existe plus...
Elle fait une moue chagrine, baisse la tête. Il voit une larme chagrine couler le long de sa joue. Elle se redresse, elle le regarde avec une infinie tristesse. Puis, comme tous les soirs depuis l’enterrement, sans un bruit, elle va vers la porte de leur chambre, elle l’ouvre. Elle tourne la tête vers lui en lui disant : Je t’attends. Franck se recroqueville, terrifié sur le canapé. Puis elle disparait derrière la porte qu’elle referme.
Franck regarde sa montre ; 1 heure 43. Il n’arrivera pas à se rendormir. Son cœur affolé tambourine dans sa poitrine. Il regarde horrifié, la porte de leur chambre close. Elle semble si réelle, si triste. Peu à peu, sa terreur se transforme en manque. Comme il aimerait, encore une fois, la prendre dans ses bras. Comme il aimerait caresser ses cheveux, sa peau, sentir ses lèvres. Son corps se crispe. Il est en manque de sa drogue, de sa seule raison d’être. Vanessa.

« Ca ne peut plus durer ! Il faut que tu te ressaisisses Franck ! Sa sœur ouvre les rideaux, aère la pièce. Elle l’a retrouvé ce matin, prostré sur le canapé comme tous les matins. Ca fait trois semaines qu’elle est partie. Ce n’est pas en te laissant dépérir que tu vas la faire revenir. Je vais te préparer un bon petit déjeuner et après je t’emmène à la maison. »
Les quinze jours chez sa sœur lui ont fait un bien fou. Il se sent plus apaisé. il a beaucoup pleuré dans les bras de sa sœur. Il a beaucoup parlé avec sa sœur. Pour une fois, elle n’est pas restée figée dans le rôle de la grande sœur qui donne des conseils mais elle l’a écouté. Il a pu mettre en mots la culpabilité qui le broie depuis cette soirée. Cette soirée où excédé par une dispute futile, il était sorti en claquant la porte, la laissant seule dans leur lit. Cette soirée, où après avoir marché pendant deux heures dans les rues, il était rentré un peu honteux de son pétage de plomb. Cette soirée, où il l’avait retrouvée morte, les mains crispées sur leurs drap.
La souffrance de l’absence de Vanessa le tenaille encore mais depuis qu’il est chez sa sœur, elle n’est plus venue hanter ses nuits. Il a même osé arrêter les médicaments. Il sait à présent que ce n’est pas son cerveau qui est malade.
Ce matin, il se sentait prêt à revenir chez lui, et cette nuit, dans son canapé, il attend. Il attend l’heure fatidique. Il attend 1h 43. Il attend qu’elle vienne.

« Mon amour, tu es revenu. J’ai eu si peur que tu m’aies encore une fois abandonnée.
- Vanessa... je...je te demande pardon... je suis si désolé... je ne t’ai pas abandonnée...je ne voulais pas que...
- Chutttt, je le sais, mon amour. »
Il la contemple. Il est heureux. Elle est là. Il ne veut pas savoir que c’est impossible, il veut juste être, encore et encore près d’elle.
« Franck, j’ai besoin de toi. Je suis coincée dans notre appartement. Je ne peux pas partir.
- Mais, je ne veux pas que tu partes Vanessa.
- Je ne peux pas rester ici, Franck. Je suis morte. Si je reste ici, je ne trouverai jamais le repos.
- Vanessa, reste encore un peu, s’il te plait.
- Franck, si tu m’aimes, il faut que tu m’aides à partir. » Les larmes embrument son regard.
« Comment ?
- Le soir où je suis morte, tu as oublié de me donner quelque chose.
-.... ?
- Quelque chose que tu me donnais tous les soirs. » Les images affluent. Leur promesse de ne jamais s’endormir fâché. Leurs endormissements dans le souffle de l’autre.
Il se lève du canapé, lui prend la main.
« Viens mon amour, allons-nous coucher. » Il se glisse sous les draps, tout près d’elle. Il lui caresse les cheveux. « Tu me manques tellement Vanessa. » Tout doucement, il pose sur ses lèvres « le baiser du soir » mouillé par ses larmes.
« Bonne nuit ma Vanessa.
- Merci Franck. »

PRIX

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Blackmamba Delabas · il y a
Une belle histoire d'amour magnifiquement écrite!
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Odile · il y a
Touchée aussi...
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Albane Charieau · il y a
Magnifique tout simplement.
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Julia Chevalier · il y a
Un très grand merci pour votre commentaire
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Rupello · il y a
La réalité n'est que ce que l'on veut croire. Mes voix.
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Julia Chevalier · il y a
Merci
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Vivian Roof · il y a
Une jolie écriture, élégante et précise. Une vision très intime de l'amour.
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Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup votre commentaire me touche
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THIERRY VION · il y a
Non l'amour d'une personne disparue ne peut se soigner avec des médicaments. Même si ce baiser lui permet de s'en aller, elle ne quittera jamais l'esprit de celui (ou celle) qui reste. C'est cela le véritable amour. BRAVO
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Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup
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THIERRY VION · il y a
A l'occasion passez lire mon "paysage" et les autres bien sûr. Merci
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Émouvant...
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Emsie · il y a
Bravo Julia, pour avoir réussi à écrire un texte aussi abouti "en cavale". J'étais passée à côté, malheureusement. Il m'a d'autant plus interpelée qu'il fait singulièrement écho à une étrange histoire qu'une amie m'a racontée (même prénom, mêmes "adieux") et qui a troublé la cartésienne que je suis.
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Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire qui me touche.
Concernant ma nouvelle toute ressemblance avec des personne ayant existé est totalement fortuite. Je suis également cartésienne mais la vie nous apprend à être flexible et ouverte

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Emsie · il y a
C'est exactement ca.
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Pascal Gos · il y a
ma voix pour ce texte émouvant. merci.
Julia Chevalier, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Julia Chevalier · il y a
merci pour votre commentaire. je vais sur votre page de ce pas.
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Marie Guzman · il y a
La laisser partir est évidemment le plus dur
Une apparition doucereuse et malgré tout douloureuse

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Julia Chevalier · il y a
j'apprécie votre commentaire. BOnne chance pour votre texte en finale.
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