L'avion de la différence

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Finaliste
Jury
Image de 2018
L’enfant ne connaît pas encore les usages de la cour. Assis sur les marches de l’école, il joue tranquillement, avec l’insouciance de celui qui ne sait pas. La feuille qu’il tient entre ses mains passe et repasse entre ses doigts, se pliant au gré de ses envies. Un coup à gauche, un coup à droite, appliqué, son petit visage froncé par la concentration ne quitte pas des yeux la feuille. Au bout de plusieurs minutes, le visage s’illumine d’un sourire authentique, et le garçon se lève, tenant à bout de bras son avion en papier. De petites dents apparaissent derrière ses lèvres, et son sourire s’élargit. « Il est hyper super ! », s’exclame-t-il. Et, sur ces mots, il saute à bas des escaliers.
À l’heure de la récréation, la cour est plus agitée que la gare Saint-Lazare lors d’un retard de trains. Les enfants courent, parlent, rient ; mais ils le font tous de la même manière. Tous se ressemblent : malgré leur âge, on retrouve les mêmes caractères. Chacun tient le rôle qu’il croit devoir tenir, parle comme il le faut et se comporte comme il le doit. La cour est la scène, et chacun est autant acteur que spectateur. Plus grands, ils continueront à jouer, portés par le courant, se laissant ballonnés comme de vulgaires pantins. Ils apprendront quelle est leur case. Et ils apprendront à ne pas en sortir ; car qui oserait ? L’insouciant, peut-être, mais celui qui ose briser la vague sait ce qui l’attend : jamais il ne pourra passer inaperçu, jugé où qu’il aille, rejeté par sa différence. Tous les moutons bercés par les flots se laissent porter de bonne grâce, les yeux fermés et les oreilles murées. Celui qui ose aller à contre-courant n’est pas fait pour survivre. Il est immédiatement abattu par le jugement des autres et se replie dans les flots ; mais qui pourrait lui en vouloir ? Il est si dur de vivre différemment.
Le petit garçon dont nous parlions tout à l’heure fait encore partie de ceux qui vivent à contre-courant, mais il l’ignore. Pour l’instant, il est insouciant. Mais combien de temps lui reste-t-il avant qu’il ne trébuche et se fasse emporter ? Il marche à contre-courant, mais il ne s’en rend pas compte ; les autres, ceux qui marchent dans le bon sens, ne l’ont pas encore remarqué : il est trop petit, il ne fait pas assez de bruit pour déranger. Mais ce n’est qu’une question d’année, maintenant. L’adolescence passera par là, et avec elle l’envie d’être comme tout le monde. Ce besoin d’être dans la norme, tout le monde l’a ressenti ; rares sont ceux qui lui ont résisté.
Le petit garçon court de toutes ses forces pour que son avion ait suffisamment d’élan pour prendre son envol. « Broum, broum, broum ! », murmure-t-il tout en courant. Il s’attire des regards moqueurs, mais il ne s’en rend pas encore compte, bien trop absorbé par le décollage imminent de son appareil. « Regarde celui-là ! Le gamin, quoi... T’as vu ses fringues ? Et vise ses cheveux ! La honte... »
« Décollaaaage ! », crie le garçon sans se rendre compte de l’attention qu’on lui porte. Mais, alors que tout semblait prêt à laisser l’avion voler, le garçon trébuche et s’écroule par terre, tandis que son avion vient piteusement s’écraser au sol. C’est alors que tout se brise.
Toute la cour éclate de rire. Les enfants, qui semblaient quelques instants plus tôt tous occupés à autre chose, pointent du doigt le garçon. Ceux qui rient authentiquement ne sont pas nombreux, mais la vague pousse tout le monde à s’imiter, et bientôt même les insouciants qui regardaient le garçon jouer avec envie rient à gorge déployée. On se pousse du coude, lançant des insultes dans la cohue, rassuré par le brouhaha qui dissimule le fond des paroles. Les larmes coulent sur les joues du garçon, mais elles ne sont pas abreuvées par la douleur du genou en sang. La honte, bien plus puissante, a pris le dessus et l’écrase.
L’avion s’est écrasé au pied d’une petite fille. Le garçon veut le ramasser, mais cette dernière s’en empare et le jette à un enfant qui le rattrape et le fait passer. Une ronde hurlante se forme autour du garçon qui bondit de rieur en rieur pour récupérer son avion. Mais les rires redoublent, et l’avion passe de main en main de plus en plus vite tandis que le garçon sanglote.
Mais, alors que le garçon s’apprête à s’effondrer, la sonnerie retentit, et le calvaire prend brusquement fin. L’avion est encore un peu échangé, puis le dernier garçon qui l’a reçu semble s’en désintéresser et le laisse tomber par terre. En quelques instants, les enfants semblent avoir oublié pourquoi ils étaient là. Chacun délaisse le garçon au milieu de la ronde et regagne la vague qui coule vers la salle de classe. Le garçon se relève. Des enfants passent de part et d’autre de lui comme des fantômes, suivant le courant amené par la sonnerie. Le garçon tremble un peu, mais son visage brûlant n’est maintenant marqué que par la honte.
Néanmoins, il ne regagne pas encore la salle. Évitant les enfants qui se dirigent dans l’autre sens, il lutte une dernière fois à contre-courant pour retrouver son avion écrasé par le dernier bourreau qui l’a eu entre les main. Il le ramasse, ballotté par le courant des élèves obligés de le contourner pour passer. Son regard est hésitant, partagé entre la colère et l’incompréhension mais, brusquement, il prend une décision. La dernière larme coule sur sa joue, et l’avion est déchiré avant d’être jeté par terre avec colère. Pendant quelques instants, il fixe le papier noirci par les mains sales des enfants. Puis, le visage impassible, il se détourne et se laisse emporter.
Dans ses yeux, quelque chose s’est brisé. En seulement quelques minutes, la honte l’a décidé à emprunter le courant de la facilité. Battu, il se laisse bercer par le flot des enfants, le dos courbé. On lui jette encore quelques regards, mais il est déjà oublié : maintenant qu’il est entré dans la vague, il n’y a plus de raison de l’embêter. Il a eu sa correction.
Le garçon baisse la tête.
Plus jamais il ne marchera à contre-courant.

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