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L'avalanche

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Landry des Alpes

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Le soleil allait se lever.

Là-haut sur les crêtes, le vent jouait avec la poudre. On aurait dit des colonnes de fumée qui se répondaient comme des signaux avant-coureurs. Sauf qu'il n'y avait pas de feu ni d'indien sur le fil. Juste la montagne en dentelle bleu nuit, le ciel en robe d'océan et les embruns neigeux. Pour la bande-son, il faudrait repasser au printemps : rien, pas un bruit, pas un glapissement, pas un pet de marmotte à entendre, hormis le glissement des peaux sur la neige croutée, sa respiration et son coeur qui bourdonnait dans les tempes après trois heures d'ascension. La nature ensevelie dormait encore pour quelques semaines bien tassées.

Tombé du lit de bonne heure, Tommaso Meinier, glaciologue au chômage et trappeur intérimaire, empruntait un autre lit ce matin-là. Celui d'un ancien glacier fondu jusqu'à l'os, dans lequel il empreignait sa double trace rectiligne à un train d'enfer. Le bruit courait que le géant renaissait de ses cendres. Il voulait en avoir le coeur net et n'avait une confiance aveugle qu'en ses propres yeux. Ce vallon, il le connaissait bien mais ne l'avait plus pratiqué depuis longtemps car plus haut et plus reculé que les autres. Tommaso se disait franco-italien. Dans les années cinquante, juste après le Frexit et la Révolution Vegan, son grand-père savoyard avait été l'un des derniers réfugiés à franchir les Alpes, armé non pas de lances ni d'éléphants mais de diots et d'espérances. Au prix tout de même de deux orteils amputés. Les hivers étaient encore imprévisibles à cette époque-là. Tommaso souriait en se remémorant le fou rire de feu son grand-père, quarante ans plus tard, tenu d'agiter ses orteils rescapés sous le nez d’un petit-fils incrédule puis médusé.

Déjà la pente déclinait, jonchée d'énormes sentinelles rocheuses, prémices de l'arrivée au col-frontière. Il s'était arrêté sur un recoin plat pour ranger sa frontale, manger un peu de neige, sortir cartes et précédents relevés. Non loin de là gisaient les moignons du soi-disant Phénix de glace ou plutôt la tête, ou du moins l’embryon de sa prétendue renaissance. Amère désillusion : il avait encore reculé. Tommaso se ressaisit en admirant le dégradé pastel à l'Est. En dessous, le monde des hommes n'était plus qu'un vague souvenir noyé dans l'écume grise, d'où émergeait le zigzag de sa trace. Les nuages verts ne monteraient à l'assaut qu'à midi. Il continua d'avancer en pensant à son grand-père, qui dans son enfance avait connu la Deuxième Belle Époque.

Des rafales de vent glaciales l'accueillirent au col ainsi que la Ligne Rouge, une sorte de grande muraille de barbelés, réputée impénétrable. Pas pour tout le monde. Deux corps gelés s'y balançaient comme des moucherons sur la toile. L'un avait presque réussi à s'en sortir, le bras figé pointant vers l'espoir du lendemain. Tommaso se sentit visé mais resta de marbre. Il n'en était pas à ses premiers migrants venus de l'Autre Côté. Ils tentaient toujours leur chance, à croire que là-bas était pire qu'ici... Soudain, le soleil milanais lança ses premiers rayons. D'abord timide, il prit ses aises, de fil en aiguilles : étincelle sommitale - traînées de poudre d'or - embrasement d’épaules - dentelles et signaux en flammes - explosion. Sans crier gare, une joie fulgurante venait de submerger Tommaso. Chaude, insondable, irradiante, soufflant tout sur son passage : frissons, fatigue, faim, fin de mois, fin du monde... Bref, de la grande lessive qui déchargeait le cerveau. Il oublia tout ce qu'il savait, il oublia tout ce qu'il était et ce qu'il deviendrait. Il se tenait debout, seul, par un beau matin d'hiver, perché à 2800 mètres d'altitude, skis de rando aux pieds. Tête-à-tête avec le soleil. Et seul subsistait dans ses tripes le sentiment d'exister. De vivre. De survivre. D'appartenir à quelque chose de beaucoup plus grand et qu'il ne pouvait comprendre. Fourmi parmi les fourmis. Sans doute même était-ce là son dernier moignon d'humanité. Tournant le dos à la lumière, Tommaso prit sa pince-coupante et se dirigea vers la Ligne Rouge. La faim le tenaillait.

Plus tard, le froid insistant le ramenait à la maison, en direction du soleil, après un crochet à la boucherie.

Le soleil aveuglant faisait profil bas quand il se voila la face en vert, un peu avant midi.

PRIX

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MorganneL · il y a
j'ai aimé j'ai mis un j'aime puisque je ne peux pas voter
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Srom · il y a
Soleil vert ...!? Beau tableau, et terrible chute , bravo ! Toujours se méfier des randonneurs solitaires ...
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Landry des Alpes · il y a
Merci ! Oui j'aime bien le film Soleil vert qui termine un peu pareil...
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La bas · il y a
ouh la! si j'ai compris ce que j'ai cru comprendre, ça craint , mais c'est très bien amené avec juste ce qu'il faut de beauté pour oublier le reste ..les restes? bien vu et bien écrit
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Landry des Alpes · il y a
Merci d'avoir apprécié la beauté crue... vous avez cru juste !
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Srom · il y a
Cru, ça a un gout un peu sucré ... parait-il ;-)
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Alexienne Duplessis · il y a
Un très bon texte que j'ai plaisir à soutenir:)*****
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Fabregas Agblemagnon · il y a
j'apprécie.Vous avez mes voix.je vous invite à découvrir ma nouvelle ici (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Soseki · il y a
Un beau récit intriguant, plein d'images de montagne superbes , en revanche , comme beaucoup j'ai été un perdue dans l'espace temporel,comme 1950 et le Frexit ?????, ça me donne l'impression d'un Mad Max à la montagnarde ...
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Jusyfa · il y a
Ai pas tout compris ! mais bon, apparemment, à lire les commentaires, je ne suis pas seul à être obtus ! Alors je vote +5*****, pour ta belle écriture.
Julien.
" Pour un dernier sourire " est en compétition pour le prix de la DUDH aussi,
Si ton temps le permet, j'aurais apprécié ton avis sur ce texte.
Je te souhaite une belle année.
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire/votes

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Lolanou · il y a
Je suis perplexe ! J'ai relu le texte 2 fois mais j'aime les énigmes. Bravo
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Mireille.bosq · il y a
J'ai eu recours aux commentaires pour comprendre. Le texte aurait mérité un peu plus de développement et offrait pas mal de fausses pistes. En tout cas, courageusement succinct. je vote
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Landry des Alpes · il y a
Merci de votre lecture et vote, oui je suis resté (trop) flou pour désorienter le lecteur comme dans un brouillard de montagne, ainsi il doit se faire sa propre trace... j'ai mis des jalons dans les commentaires mais le hors piste est vivement conseillé...
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Zouzou · il y a
Une ambiance sacrément dans le rouge , mes voix !
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