L'autruche, la lionne et le crabe.

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Hello, l'envie d écrire de courtes histoires à chutes explique ma présence parmi vous. Je m essaie ici, plus officiellement, car la famille comme seule lectrice, ça a ses limites :) Ce fut un  [+]

Image de 2020
Image de Très très courts
Automne 2000
« L’autruche », 66 ans, apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein.
Son monde s’écroule.
Printemps 2013
« La lionne », 52 ans, apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein.
Son combat commence.

De façon légitime, on appréhende toutes un jour de trop bien maitriser ce lourd vocabulaire : « cancer »,
« chimio », « rayons », « hormonothérapie »,
« oncologie » « aplasie » « biopsie » « cathéter »
« immunothérapie » « ganglions » « mastectomie »
« métastases »...

Notre « autruche » ne l’utilise pas, comme si le fait de ne pas l’appréhender suffirait peut-être à tenir à distance ce crabe bouffeur de chair.
A contrario, notre « lionne » l’assimile très vite, il est maîtrisé intelligemment, méthodiquement, auprès de lectures scientifiques et d’échanges fréquents avec le corps médical.

Après l’annonce, le planning se met en place.

« L’autruche » ne veut connaître aucun détail de l’opération, juste le minimum. Elle veut déjà passer à autre chose. Ce crabe, elle le redoutait, comme tout le monde et il n’est définitivement pas le bienvenu. Dans la vie, elle n’aime que les choses saines, les gens sains, les amours saines, les enfants sains, les activités saines, elle oriente toujours ses choix de vie en ce sens. Elle fuit les médecins, annonciateurs de mauvaises nouvelles. Elle fuit les gens malades, qui lui rappellent trop bien que tout peut basculer. Elle fuit les gens qui se plaignent car elle ne se plaint jamais. Malgré tout, le crabe est bien là. Il est arrivé sournoisement, pour noircir les pages de sa vie, si haute en couleurs depuis des décennies...un mari aimant depuis quarante ans, trois grands enfants, neuf petits-enfants en parfaite santé, une superbe maison accueillante, de jolis voyages, des projets.
Alors, notre « autruche » prend la seule décision qui lui parait supportable : ne surtout pas accorder trop d’attention à ce crabe et, la tête dans le sable, attendre que cela passe, le plus vite possible.

« La lionne » ne s’attendait pas à ce crabe. Elle pensait passer à côté. Mais le voilà. Deux solutions s’offrent à elle, pleurer et attendre d’éventuels meilleurs jours ou se battre. Elle aime la compétition, son passé de grande sportive est toujours en elle et mener ce combat, elle s’en sent capable. Elle veut tout savoir, tout comprendre, tout analyser, partager, échanger, elle ne cache rien et ne se cache rien. Elle a peur, c’est certain, alors elle transforme ces terribles craintes en énergie positive pour encore mieux se battre. Elle est bien entourée, d’un mari attentionné et de trois grands beaux adolescents. Sa vie est plutôt chouette, depuis peu, une splendide maison sur la mer est venue couronner ce bonheur et annonce des années de gaité et de partage. Certes, le crabe assassin est bien présent, il entache salement cette période pourtant magique mais elle sait déjà qu’elle sortira grandie et puissante de l’avoir combattu. Une chose l’obsède, prouver à son entourage, déjà ébranlé par cette maladie, qu’on peut s’en sortir, que ce crabe est loin d’être une fatalité. Ce sera son objectif, « la lionne » a sorti ses griffes.

« L’autruche » se fait retirer sa tumeur, se réjouit de constater que le sein est intact après l’opération. Son entretien avec l’oncologue, elle l’y a assisté seule, elle seule en connait la teneur. Le retour du médecin semble être « toute petite tumeur prise à temps, rayons nécessaires ». Les proches de « l’autruche », bien qu’hilares de ce verdict plutôt rassurant, s’interrogent tout de même :
- même pas de chimio ?
- non, pas besoin de chimio
Alors notre « autruche » se rend à ses séances de rayons, très consciencieusement, puisqu’elles annoncent enfin la fin du calvaire. Elle ne s’étale pas sur cette période, peu de gens sont au courant. Elle ne partage pas ses doutes, ses angoisses légitimes, ses souffrances, elle n’attend qu’une chose, retrouver la paisible vie qu’elle menait, avant ce sordide épisode.

« La lionne » se fait retirer le sein dans son intégralité. Quelque part, cela la rassure car elle a la ferme conviction que plus elle en fait, plus ses chances grandiront. Aucune plainte. Elle court vers son objectif. Elle mène son combat courageusement et même si parfois, elle doute, elle ne montre rien. Elle enchaine séances de chimio, radiothérapie...Met toutes les chances de son côté pour éviter certains désagréments annoncés : s’inflige pendant chaque chimio de porter des gants glacials sur ses ongles et un casque tout aussi glacial sur sa tête, pour éviter peut-être la perte des ongles et celle des cheveux. Elle gardera ses ongles, perdra ses cheveux. Qu’à cela ne tienne, une jolie perruque et on avance, toujours. La « lionne », combattante, s’impose aussi une discipline de jeûne avant chaque séance de chimio, pour peu que ce produit miracle soit encore plus efficace une fois dans son corps malade. La période est éprouvante, longue, douloureuse, mais la « lionne » en vient à bout. Paradoxalement, ce sera même son oncologue qui stoppera sa chimiothérapie, juste avant la dernière séance, tant le teint de notre « lionne » était jaune, tant elle s’était donnée....

« L’autruche » nous a quittés en 2004, récidive foudroyante après quatre années de tranquillité. Nous ne saurons jamais si c’est elle qui a refusé la chimio en 2000 lors de ce tête à tête avec son médecin, le doute subsistera toujours, notre rancœur et notre douleur aussi...
« La lionne » est en pleine forme, depuis, elle est revenue sur les bancs de la fac, y a passé cinq années pour devenir une brillante psychothérapeute. Elle parle de son cancer sans aucune gêne, et même avec fierté avec ce regard espiègle qui semble vous dire « Hey vous, je l’ai vaincu ! ».

Quant à moi, je suis la fille de cette « autruche » qui me manque cruellement et la petite sœur de cette
« lionne » qui m’a fait l’honneur de me démontrer que le crabe ne tue pas toujours ! Aussi faut-il avoir la volonté et la force d’y croire. Merci ma grande sœur, je suis tellement fière de ta victoire.

A toutes ces femmes qui ont lutté, qui luttent encore ou qui lutteront peut-être un jour...Bel octobre rose à vous !
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Cécile Guyot · il y a
Magnifique. Émouvant et sublime. Bravo à vous, bravo à votre sœur, et que votre mère, où qu'elle soit, relise par dessus votre épaule vos récits bourrés de talent !
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Marie Quinio · il y a
On est presque dans la fable avec une morale, dans ce texte. Le sujet est grave et il est impossible de savoir quels choix sont les meilleurs face à cette maladie. Tout n'est pas tout blanc ou tout noir, ce serait trop simple. J'ai bien aimé ce texte.
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Jeanne · il y a
Un Rose fort plaisant, un témoignage tel une fable qui nous conte deux parcours en parallèle, deux approches, deux combats, deux destins différents, des choix, des décisions, deux démarches opposées qui influent sensiblement sur l’Après et nous délivre au final un bien charmant message d’espoir.
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Tess Benedict · il y a
Les métaphores utilisées sont bien choisies, bien qu'un peu forcées parfois. Qui a raison? Qui a tort? qui peut le dire?
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Léna Bernacez · il y a
Il faut faire comme on le sent sans doute mais c'est sans doute plus facile à faire qu'à dire
L

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Sérina Ronddecuir · il y a
Poignant témoignage. Une invitation à me soutenir. Merci d'avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-dapres-15?

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Chantal Sourire · il y a
Un choix cornélien sur la bonne attitude à adopter, on sent bien le tiraillement de cette femme, bravo et courage !
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Cassandre De Mory · il y a
Merci Théa pour ce témoignage poignant ! À bientôt sur Rive Gauche
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cesca Leb · il y a
quelle force de témoigner de ce qu'a vécu votre famille ,que l'écriture vous préserve à votre tour
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Maia ROCA · il y a
Très joli parallèle entre deux caractères et histoires affrontées différemment. Le style de l'écriture rend le récit d'autant plus poignant. Bravo !