L'autre histoire

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Rêveuse par nature, musicienne par passion, maman par fortune, écrivaine par hasard  [+]

L’inconnu du 8h49

Je ne connais rien de vous et pourtant je vous croise tous les jours. Chaque matin, vous êtes là, sur le quai E de cette gare si grande et si froide. Vous arrivez par l’escalier Est, qui vous permettra d’être parfaitement placé pour entrer dans la deuxième voiture du train. Le train de 8h49. Comme moi, vous préférez vous asseoir dans le sens où l’on voit Paris s’offrir à nous quelques secondes, entre Bellevue et Meudon.

13 minutes de trajet, durant lesquelles, parfois, je vous observe.

Vous ne sortez jamais de téléphone, de journal ou de musique. Parmi tous ces gens, connectés et ailleurs, vous êtes là, dans le présent. Je peux vous le dire, c’est ce que j’aime chez vous. A chaque fois que nous nous sommes retrouvés bloqués dans ce train, pour toutes les raisons possibles, vous étiez comme une bouée de sauvetage, quand je ne supportais plus l’enfermement. Un calme désarmant, une sérénité à toute épreuve. Je n’avais qu’à vous regarder pour me sentir bien.

Depuis trois ans que je vous côtoie, je vous ai imaginé des vies. La douceur que vous dégagez, sans doute, m’a d’abord laissé penser que vous étiez pâtissier. Agent de voyage vous irait bien aussi. Rien que pour vos yeux, si bleus, qui me transportent aux Caraïbes dès que je croise votre regard, en particulier ce jour où vous avez retenu la porte du train pour que je puisse monter. Je vous imagine encore libraire. Vous pourriez même être un personnage de roman. C’est un métier que j’inventerais pour vous...

Vous m’intriguez tellement que je ferais n’importe quoi juste pour connaître votre destination quotidienne... Le plus facile, bien sûr, serait de vous le demander. Mais ça serait trop simple, et aussi trop compliqué. J’ai déjà pensé vous suivre à la sortie du train. D’ailleurs, c’est vrai, un jour, je vous ai suivi jusqu’au métro... Vous avez pris la ligne 4, et j’ai fait demi-tour. Je ne suis pas une psychopathe. Alors, j’ai imaginé d’autres plans.

Dans 5 minutes, quand nous sortirons du train, je vous bousculerai pour faire tomber votre livre et la carte de visite qui vous sert de marque page. Je me confondrai en excuses, et en ramassant votre carte, enfin, je saurai...

Le train entre en gare. Vous vous levez et je vous suis. La chance est de mon côté, puisque votre carte de visite tombe sans que vous ne vous en aperceviez.

Quatre mots me sautent aux yeux : « L’herbe et la rose ». Vous êtes fleuriste ! Tout s’éclaire soudain : votre lumière, votre quiétude... Une nouvelle question cependant m’obsède. Je ne connais pas votre prénom, il n’est pas écrit sur votre carte. Je pourrais aussi l’imaginer... Mais je crois que je vais plutôt vous le demander.


Janvier 2018

Cela fait maintenant un an que j’ai écrit cette histoire. Un an que je ne prends plus le 8h49, un an que je ne vous croise plus. Pourtant, j’y pense chaque matin quand je descends les escaliers qui mènent au quai. Ma bonne résolution en ce début d’année, écrire la vraie fin de cette histoire que je n’ai pour l’instant qu’imaginée.


Vendredi 16 février

C’est décidé, c’est aujourd’hui. Ce matin, je partirai plus tard, pour prendre le train de 8h49. Me voici devant la gare, il est 8h30. J’ai prévu large, au cas où vous auriez troqué le 8h49 pour le 8h38. Devant l’entrée principale, j’observe ce ballet incessant de gens qui entrent, qui sortent, qui courent... Au milieu de ce mouvement, je vous attends, et j’aime ce moment. C’est drôle d’attendre quelqu’un que l’on ne connaît pas. Mais au fond de moi, je pense que je ne vous verrai pas. En un an, vous pouvez être devenu pilote de ligne à l’autre bout de la planète, ou vendeur de fromages dans le Larzac, loin de la ligne N.

L’une de ces deux hypothèses semble se confirmer. Il est 8h47, et vous n’êtes pas là. Je vous aurais bien attendu un peu plus longtemps, mais je suis beaucoup trop en retard pour laisser passer un autre train. Le 8h49 est annoncé voie E. Mon plan a foiré, je m’y attendais. Alors que je descends cet escalier Est qui me mène au quai, soudain je vous aperçois. Vous êtes de dos. Je reconnais tout de suite votre manteau, et votre façon d’attendre le train, prêt à monter dans la deuxième voiture.

En fait vous êtes sûrement magicien. Je crois que je m’attendais à tout sauf à vous voir. Je réalise maintenant que je vais devoir vous parler, et certainement passer pour une folle en vous demandant votre métier. Mon cœur s’emballe. Si tout va bien et si je ne tombe pas dans les pommes d’ici là, dans 13 minutes, j’aurais la réponse à la question que je me pose depuis maintenant 4 ans.

Dans le train, à correcte distance de vous, je vous observe et je me défile. C’est bien plus facile d’imaginer certaines choses que de les confronter à la réalité... Pourtant si je ne vais pas au bout de mon plan, c’est sûr, je le regretterai.

Nous arrivons en gare de Montparnasse. Dans le flot de personnes qui descendent du train, je vous suis tant bien que mal, et j’arrête enfin de réfléchir. Sans demander l’accord de mon cerveau, mon bras vous interpelle.

— Excusez-moi ! Vous allez trouver ça bizarre, mais... j’aimerais connaître votre métier. C’est pour une histoire que j’écris.

Rien que pour votre sourire, ça en valait la peine. Amusé ou peut-être intrigué, je ne saurais le dire.

— Je suis graphiste...

Graphiste... Cela me paraît évident maintenant. J’aurais pu le deviner. Vous ne faites pas qu’inspirer les histoires, vous les dessinez.

— ... Et vous, vous écrivez des histoires ?
— Oui... Pour le distributeur d’histoires courtes.
— Et... je pourrais la lire un jour votre histoire ?

Je vous adresse à mon tour un sourire, en points de suspension... Peut-être un jour. Je l’espère.

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Tinelo · il y a
Tous ces inconnus que l'on croise quotidiennement, qui sont-ils ? Ne pas confondre "curiosité " et "intérêt pour l'autre" : dans l'histoire de Monaluna il s'agit bien de cette deuxième proposition. Les transports en commun pourraient être l'occasion d'échanges entre les gens mais c'est rarement le cas. On ne peut que féliciter Monaluna pour sa prouesse. "Qui ne conviendra que la société serait une chose charmante, si les hommes s'intéressaient les uns aux autres ?" Citation de Jean-Étienne-Judith Forestier

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