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L'autre

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Teudor Abarjèro

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Le trou noir. Cela a duré des années. Des années de vie chaotique à essayer de se souvenir de son passé. Rien. Elle traînait une dépression chronique depuis son enfance sans s’expliquer pourquoi. Elle a tout effacé de sa mémoire. Elle se voit sur les photos de famille. Elle ne sourit pas. Elle ne regarde pas l’objectif. Elle est comme absente, ailleurs, évaporée. L’autre la tient par l’épaule dans un geste possessif, un sourire narquois aux lèvres.

Plus tard, elle rate sa vie. Toutes ses aventures sentimentales s’achèvent en vrille. Les hommes qu’elle rencontre la quittent, la laissant seule, face à sa solitude. Elle ne parvient pas à conserver un emploi longtemps. Son grand regret est de ne pas avoir eu d’enfants. Elle est souvent hospitalisée à cause de ses multiples tentatives de suicide. Elle se dit qu’à la loterie de la vie, elle n’a pas tiré le bon numéro. Elle ne comprend pas toutes ses souffrances. Elle se demande souvent, pourquoi moi ?

Une nuit, elle fait un cauchemar et le voile s’est levé. Elle voit l’autre l’entraîner dans sa chambre. Lui qui, aujourd’hui, la harcèle et l’envoie à l’hôpital. Pour la protéger d’elle-même, prétend-il. Elle comprend enfin. Il ne veut pas la partager. En faisant ce cauchemar où elle se voit passive se faire posséder par celui que le destin lui a imposé, elle comprend pourquoi elle est passée à côté de son existence. Pourquoi le destin semble s’acharner sur elle. Elle prend conscience qu’Il n’y a pas de hasard. Seulement un grand malade dans sa vie dont seule la mort la libérera.

Il lui a volé trente ans de liberté. Si elle n’agit pas, le reste de sa vie ressemblera aux précédentes. Elle veut retrouver un sentiment de liberté perdu dans les limbes de sa vie. Sentir le vent souffler, être éblouie par le soleil, se réveiller avec la percée du muguet, s’extasier devant les couleurs de fin de saison.

Le monstre démasqué, elle se demande comment lui échapper. Où qu’elle se sauve, il sera là, avec son sourire narquois. Si ce n’est par sa présence, il envahit son esprit. Elle n’arrivera jamais à le semer. Elle a récemment rompu toute relation familiale avec lui pour tenter de cesser d’être sous son emprise. Elle s’est aperçue que la notion de liberté était intérieure. L’éloigner de sa vie n’a pas suffi. Elle ne voit plus que lui, Seule sa mort la libérera. C'est comme une odeur de sang qui l'enivre. Mais comment l’éliminer ? Cette pensée l’obsède. Chaque jour, elle tente de résoudre cette équation insoluble.

Hier, elle a reçu un faire-part de décès d’un oncle. Elle sait que l’autre s’y rendra. Il se cachera derrière ses lunettes teintées pour camoufler toute sa haine et son désir. Elle s’y rendra et n’aura plus peur de le retrouver. Elle lui crachera sa révolte au visage. Et puis elle l’achèvera. A l’arme blanche. Lui, le couard, ouvrira de grands yeux ronds de surprise. Celle qu’il a dominée pendant plus de trente années se réveille. Sa fureur n’a plus de limites.

C’est le grand jour. Elle se maquille un peu, mais pas trop. Enfile une tenue de deuil, noire. Hier, elle a acheté un couteau de boucher. Un de ceux qui tranchent la viande sans rencontrer de résistance. Elle le met dans son petit sac en bandoulière de cuir noir. Elle quitte sans regret son studio en sachant qu’elle n’y reviendra pas de sitôt. Elle s’engage dans le métro, l’esprit léger comme elle ne l’a jamais eu. Elle sourit, elle qui n’a jamais su sourire. Elle se trouve belle, elle qui n’a jamais pu supporter son reflet dans un miroir. A travers le cuir, elle sent la lame. Ce contact la rassure.
Arrivée devant l’église, elle respire. Il fait beau. L’astre brille. Elle entre dans l’église, décidée à ne plus reculer.
Discrètement, elle s’installe derrière la communauté recueillie. Elle balaie l’assistance et cherche l’autre des yeux. Elle le voit enfin au premier rang, les épaules un peu voûtées. Les cousins, les oncles et tantes encore vivants l’entourent. Tous l’apprécient pour sa gentillesse. Le canard noir, c’est elle. Ces parents coupables de cécité, n’ont-ils pas tous été complices de sa maltraitance ? Les anciens sont trop vieux pour témoigner. Ils diront qu’il faut oublier des actes dont la date de prescription est depuis longtemps révolue. Cette injustice la dégoute. Elle se fera justice elle-même.
Il paraît encore jeune malgré ces années qui le séparent de son propre âge. Elle songe à son propre visage ravagé par toutes ces années de calvaire qui l’ont vieillie avant l’heure. Il se retourne, comme aimanté, et la voit. Il la regarde longuement derrière ses lunettes fumées. Elle ne parvient pas à lire le fond de ses pensées. La trouve-t-il belle comme elle se sent ? A-t-il perçu sa métamorphose subtile ? De chrysalide prisonnière, elle est devenue un papillon. Elle touche de nouveau son sac. Elle a choisi l’instant précis. Ce sera au moment d’encenser le cercueil. Elle s’approchera de lui en souriant, comme elle a toujours fait. Il lui tendra son visage pour le baiser du diable. Là, elle le poignardera, dans son ventre bedonnant.

La fin de la cérémonie religieuse approche. Elle demande à Dieu, en qui elle ne croit plus vraiment, de l’accompagner dans son acte de bravoure. Juste une fois, lui qui l’a si souvent abandonnée sur les chemins de sa vie.
Le prêtre invite l’assistance à venir rendre un dernier hommage au mort en s’approchant du cercueil. La procession commence par le haut de l’église. Elle sort du rang dans lequel elle était assise et attend son tour. A ses épaules voutées, elle sent l’autre tendu. Elle touche de nouveau le cuir et sent la lame. Elle ouvre son sac en bandoulière alors qu’elle s’approche du cercueil. Ses mains sont moites. Son cœur bat la chamade. L’angoisse la submerge. Lentement, elle pose un pied devant l’autre, dans un état second. Le pied droit, puis le pied gauche. Le pied droit puis le pied gauche. Elle ne pense qu’à cette minute où elle éprouvera une joie immense de gagner sa liberté avant d’être maîtrisée par sa famille.

Tout à coup, elle est là, devant lui. On dirait qu’il a deviné ses intentions et s’en amuse. Tu n’en as pas le cran, semble dire ce sourire narquois. Ravagée par une haine qu’elle ne maîtrise plus, elle sort son arme blanche et se jette sur lui. Elle plante son couteau dans son abdomen. Au même instant, elle se sent vaciller, ses jambes ne la supportent plus, des étoiles fourmillent devant ses yeux et elle s’effondre. Ses tempes battent, ses yeux se ferment, une douleur insupportable dans le bras gauche la surprend, son cœur s’emballe, puis lâche Elle a juste le temps d’apercevoir l’air incrédule de l’autre qui s’affaisse dans un râle moribond.



Ils sont tous là, à ses obsèques. Tous ceux qui étaient présents à l’enterrement de l’oncle. L’autre, dans un fauteuil roulant, manifeste beaucoup de chagrin. Il pleure. Il est entouré par cette famille qui l’a toujours trouvé si bon avec sa sœur. Elle compatit. Elle comprend son chagrin et son incompréhension.
Pourra-t-il survivre à sa sœur ? Quand il a appris son décès, foudroyée d’une crise cardiaque, il a hésité entre la vie et la mort sur son lit d’hôpital. Un prédateur sans proie est un prédateur moribond. Animé d’un instinct de survie hors norme, il a décidé de vivre. Il s’est rappelé qu’il avait une fille...

PRIX

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Hervé Mazoyer · il y a
Bonsoir...je tombe sur ce texte au hasard de mes lectures et il m a bouleversé autant que révulsé...on vomit ce parent violeur...on le devine machiavélique et pervers...on prend en pitié la jeune fille...et la chute est un supplice...bravo pour ce cri et merci pour cette lecture.
Je suis finaliste automne dans la catégorie nouvelles avec le péril vert. A la condition que ce texte vous plaise vous pouvez le soutenir pour la finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
Trés amicalement.

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Jean Calbrix · il y a
Une terrible histoire de vengeance avec une chute inattendue. Bravo, Teudor. Je clique sur j'aime.
Vous avez soutenu ma chienne Ianna et je vous en remercie. Elle est maintenant en finale. La soutiendrez-vous à nouveau ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous.

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Virgo34 · il y a
Un beau récit dans lequel on ne s'ennuie pas.
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Jcjr · il y a
J'avais aimé "Une main, une vie" et là je découvre "L'autre", où quand la vie est vue au travers du prisme terne de la dépression, avec bien sur ses excès. Viendriez-vous soutenir de nouveau "le bilan" en finale TTC.....
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Brocéliande · il y a
je découvre en retard ..mais difficile de tout lire ...c'est juste un beau moment de lecture et un joli travail de mots entre les mots...et une fin superbe digne de Maupassant .;réaliste froide et pourtant si pleine d'émotions .. bravo
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Jennyfer Miara · il y a
Brr ! Je crains pour sa fille!
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Alain Lonzela · il y a
MPN ? En tout cas très bon récit. J’ai adoré.
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Zouzou · il y a
un état duquel on ne peut s' échapper , mes voix !
je concoure pour ' La rue du temps perdu '

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Sophie H. · il y a
Une petite histoire bien horrifiante! D'autant plus qu'elle en est très réaliste. Bravo!
N'hésitez pas à allez faire un tour sur mon oeuvre, peut-être vous plaira-t-elle?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-pierre-tombale-impossible

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Teudor Abarjèro · il y a
merci pour votre vote vote et je vais m'empresser de lire votre texte
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