L'automne déjà !

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J’étais sorti pour me changer les idées. Ou plus exactement pour arrêter de penser à Alex. Je ne sais pas pourquoi j’avais choisi de retourner dans la boite de nuit où cela c’était passé. La boite de nuit où Alex m’avait trompé. Je ne voulais surtout pas penser à lui mais ce que je redoutais est arrivé. Quand je suis rentré dans le fumoir, Alex était devant moi. Nos regards se sont croisés. Il est venu vers moi et il m’a dit — Salut Ludwig...

En quelques secondes, nous en sommes venus à parler de samedi dernier. J’essayais de lui expliquer ce que j’avais ressenti la semaine passée, alors que nous étions encore ensemble. Je voulais qu’il comprenne pourquoi j’avais eu mal, lui expliquer ce qui m’avait blessé lors de cette soirée. Je ne voulais pas qu’il sache que j’avais pleuré, en les voyant s’embrasser. Mais quand même. Je voulais qu’il sache qu’il m’avait fait souffrir, qu’il se rende compte de ce qu’il avait fait. Qu’il comprenne ce qu’il m’avait fait. Mais au lieu de m’écouter, il me coupait sans cesse la parole. Ce que j’avais à dire ne l’intéressait pas. Il disait, — Attends ! Laisse-moi parler. Je voudrais t’expliquer comment moi j’ai vu les choses. Et il insistait sur le « moi », en disant ça. Cela avait beau être lui qui m’avait trompé, lui qui m’avait humilié, c’était encore lui qui devait parler. J’aurais aimé qu’il s’excuse, qu’il me dise qu’il était désolé. Je lui aurais répondu que ce n’était pas grave et je l’aurais sûrement pensé. Mais au lieu de cela il insistait pour que j’écoute sa version des faits. Je devais entendre ce qui selon lui s’était passé, samedi dernier, pendant cette soirée où il m’avait trompé. Ses impressions, ce dont il se rappelait. Je ne voulais pas savoir mais il insistait, avec ses grands yeux noirs et ses cheveux bouclés. Et puis sa bouche de rêve. Et son sourire parfait. Ce qu’il avait à dire je devais l’entendre, il me l’imposait. J’ai fini par me résigner à l’écouter. Il a dit — Je vais te dire ce que moi j’ai ressenti. Ma version des choses. J’ai répondu — Je n’ai pas envie d’écouter ça. On n’a pas besoin d’en parler, Alex. Je préférerais qu’on passe à la suite. Mais il a insisté. Il s’est obstiné. Alors je l’ai laissé parler. Et ça a été ce que je craignais. Il battait des records de mauvaise foi, j’étais consterné. Sa version des faits était pleine de mensonges. Des mensonges qu’il déguisait en souvenirs. Il créait des contextes, fabriquait des circonstances. Je l’ai écouté en me demandant s’il essayait de me convaincre, ou simplement de se déculpabiliser. Surement les deux, tant qu’on y est ! Je ne disais rien. Je le regardais et je le trouvais de moins en moins beau. Cela me surprenait mais c’était pourtant vrai : les mots qu’il disait le rendaient de moins en moins beau. Je ne répondais rien, je le laissais parler. Il est allé jusqu’à dire que c’était moi qui m’étais mal comporté ! Que si moi j’avais fait ça, lui n’aurait pas fait ça. Classique. Sauf que cela, moi, je ne pouvais pas le supporter. Et d’ailleurs j’ai explosé ! J’ai dit — Laisse-moi tranquille Alex. Je ne veux plus te parler. Et je l’ai dit sèchement, j’étais énervé. Il a essayé de reformuler ce qu’il venait de dire, pour se rattraper. J’ai tenté de l’arrêter, j’ai dit, — Stop ! Je t’ai dit que je ne voulais plus te parler ! Mais il s’en fichait. Ce que je disais, il n’en avait rien à faire. Il poursuivait son récit et il me forçait à l’écouter. Je lui ai montré que j’en avais marre, que je commençais à m’énerver. Je l’ai fixé dans les yeux et j’ai soupiré. Aucun effet. Il m’exaspérait ! J’étais tellement agacé que je me suis dit que j’allais lui tourner le dos. J’aurais fait n’importe quoi pour ne plus l’entendre. C'est donc ce que j'ai fait, je lui ai tourné le dos. J'ai pivoté sur moi-même et je me suis retourné. Celle-là, il ne l'avait pas vu arriver.

Il s’est tu. Enfin. Je ne l’entendais plus. J’espérais qu’Alex se rendrait compte qu’il était allé trop loin, que ce qu’il faisait n’était pas bien. Sur mon épaule, j’aurais aimé qu’il dépose sa main, qu’il me dise que j’avais raison, qu’il s’était comporté comme un con. Alors nous aurions souri. D’abord timidement puis avec nostalgie. Nous nous serions regardés, nous aurions constaté que rien n’avait changé et le son de la musique aurait été remplacé par l’air de notre complicité. Nous aurions même été capables de nous embrasser. Cela aurait été une erreur mais je l’aurais accommodée.

Il n’a rien fait de tout ça. Je l’ai vu passer devant moi, se diriger vers la sortie du fumoir et franchir la porte sans se retourner. Il est parti comme ça. Et je suis resté là. Abattu par la facilité avec laquelle il avait abandonné. J’étais choqué. Paralysé. J’ai allumé une cigarette pour que ça ne se voie pas. Cela se voyait. Mais autant limiter les dégâts. Autour de moi tout était devenu silencieux. Je n’entendais plus la musique, encore moins les voix. Rien qu’un immense silence qui m’isolait des gens autour de moi. La tempête venait de passer et il ne restait rien d’autre que mon corps, seul, au milieu d’un paysage laid, dans lequel je me sentais égaré, éperdu, oublié. Pas un seul homme pour me tendre la main. Personne. Je me sentais isolé, déshérité, privé. Misérable et lamentable, pitoyable et méprisable. J’étais à vomir, un traine-misère, un crève-la-faim. Je connaissais très bien cela. Ce sentiment de ne pas pouvoir être aimé, cette sensation que je ne valais rien. À ce moment là, j’en étais sûr : je ne valais rien. Je ne pouvais pas en vouloir à Alex. Tout était de ma faute. J’étais une fausse note incapable de prendre ce qui se trouve sur son chemin.

J’ai jeté ma clope et je suis sorti du fumoir à mon tour. J’ai traversé la piste où j’ai croisé Alex, qui m’a regardé avant de tourner la tête pour continuer à danser comme si de rien n’était. Au moment où je suis sorti, j’ai entendu le videur me glisser — Prend soin de toi loulou ! Je me suis dit qu’il ferait mieux de demander cela à Alex.
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