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Sa bouche est aussi pâteuse que la bouillie épaisse des mots qui encombrent son esprit.
Il n’a pas bu, il est simplement plongé depuis des heures dans ce fichu roman qu’il ne parvient plus à écrire. Plus il y songe et plus ce gargouillis de syllabes, de mots et de phrases l’envahit et l’obsède. Il vit dans un monde absurde où les lettres s’assemblent pour former des mots et où les mots sont nécessaires pour une simple lettre. L’écriture est un monde infernal dans lequel les pluriels sont parfois singuliers et où certains mots s’apostrophent.
Bousculé, secoué par son texte, l’auteur est d’abord un acteur. Un acteur qui joue tous les rôles, qui se donne la réplique à lui-même, qui fait mine de croire que ce sont les personnages de son roman qui s’agitent et s’interpellent. L’auteur est un assassin retors ou lubrique ici, une femme éplorée quelques lignes plus bas, un enquêteur méthodique et froid entre les deux, ou encore un témoin désabusé. Il interprète ces différents personnages avec ses tripes et sa tête, il doit se sentir comme eux, imaginer et même vivre leurs états d’âme, leurs pulsions, leurs réactions, ligne après ligne, page après page. Il doit être aussi surpris que l’assassin lorsque l’enquêteur abat ses cartes, il doit se sentir perclus de douleur lorsqu’il décrit les coups destinés à la victime, épuisé au terme d’un interminable procès ou avide de sang comme le tueur en série qu’il met en scène.
L’auteur est un menteur et un manipulateur, il sait tout depuis le début mais il le dissimule à ses personnages autant qu’à ses lecteurs. Il entrave l’enquête, fait semblant de tout ignorer, ne lâche des bribes de son savoir que lorsque ses personnages l’y contraignent à force de ruses et de détours ou grâce à des maladresses de son écriture.
L’auteur est schizophrène.
L’auteur ne peut être que fou.
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Ludmila Constant · il y a
L’auteur est un menteur et un manipulateur. Et les autres gens, alors? Vous voulez qu'il soit un saint? C'est un homme, quoi. Mais , s'il est un bon auteur, il a le don , le talent, et son pouvoir est grand. Les Russes disent sur ce genre d'auteurs: : "Poète par la grâce de Dieu" .
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Jean-Paul Robert · il y a
Je suis auteur moi-même, je parle peut-être de moi... ;) En tout cas merci pour le clic "j'aime" !
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Ludmila Constant · il y a
Mais je m'en doutais bien .:-))
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Ludmila Constant · il y a
Votre sujet m’intéresse beaucoup parce que, une consommatrice assidue de l’art , mes préférences toujours ont dépendu de l’idée que je faisais des auteurs respectifs. Je crois que les gens vraiment doués vivent en esclavage de leur talent et ne posent pas de question sur leur moralité . Par ailleurs, beaucoup de génies ont les vies compliquées de ce point de vue. En général, ils sont condamnés à l’égoïsme, obligés d'être à l'écoute de son "moi", le seul objet compréhensible pour un être humain dans la vie. L'extérieur, le monde, les autres - c'est une énigme dont l'approche et , donc , l'expression par un créateur ne peut être qu'approximative ou fausse, même si convaincante.
Et un grand artiste est celui qui , en maîtrisant son métier à la perfection formelle, en possédant son style, est riche aussi de la richesse intérieure.
.Je crois que tous les créateurs ne créent que pour s'exprimer. Pour dire aux autres ce qu'ils sont , pour dire leur EGO.

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Jean-Paul Robert · il y a
Je ne serais pas tout-à-fait aussi formel mais une bonne part de l'idée est bien là. Avez-vous lu ma nouvelle "L'oeuvre" ?
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Ludmila Constant · il y a
Je suis allée voir. La fin est spectaculaire, mais je la trouve insuffisamment fondée et pas convaincante à cause de cela. Vous voyez, je me permets d'être sincère: Je ne concours pas sur ce site, mon opinion est sans importance.
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Jean-Paul Robert · il y a
C'est une nouvelle ultra courte, je ne cherche pas à justifier les événements qui précèdent. Ici seul compte le contraste entre la description un peu idyllique de la scène et la chute finale. Ce doit être très bref, sinon ça ne "fonctionne" pas. Et il faut donner des avis sincères, donc merci !
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