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L'auberge du Cheval Blanc

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Loodmer

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Cette grande brune qui se fraie un passage dans la cohue de ce petit marché de province capte mon attention dès que je la voie. Encore svelte, malgré un âge certain, elle virevolte avec élégance pour dégager son panier d’osier dans la foule qui la bouscule sans précaution.
Désœuvré, les affaires qui ont nécessité mon retour au pays étant réglées, je me laisse entraîner dans son sillage, cherchant la cause de cet émoi qui a fait battre mon vieux cœur en arythmie quelques instants. Il me faut absolument la voir de face. Je la double et reviens sur mes pas. Nos regards se rencontrent quand nous nous croisons et mon trouble est de nouveau aussi intense. Ces yeux noirs, cette peau mate, l’ovale parfait de ce visage remuent en moi des souvenirs qui cherchent en vain à remonter à la surface.
Je ne peux m’empêcher de lui emboîter le pas à bonne distance. Dans cette petite ville, une attitude désobligeante serait vite repérée. Ma filature est rapidement interrompue, puisque la dame entre sous un porche à quelque distance. Avec un culot qui m’est inhabituel, j’entre à sa suite et repère la boite aux lettres tout de suite à droite. Le nom inscrit, déclenche une bouffée d’adrénaline qui met à mal mon rythme cardiaque. « Danielle L » a gardé son nom de jeune fille. Célibataire, divorcée ?
Les souvenirs se bousculent au portillon. A 50 ans de distance, je m’aperçois que je n’ai rien oublié.

1960 : Le petit cinéma de province, seul lieu de culture dans cette petite ville de 5000 âmes, draine vieux et jeunes pour la séance de l’après-midi en ce dimanche pluvieux. A l’affiche « L’Auberge du Cheval Blanc ». Ce n’est pas le ciné-club, mais personne ne fait la fine bouche devant l’indigence de l’offre culturelle à une époque ou la petite lucarne n’est pas encore entrée dans les foyers.
Je me glisse derrière la jeune fille qui demande une place pour la séance immédiate. La caissière d’une voix forte annonce le numéro du fauteuil en lui remettant son ticket. Je peux ainsi, demander sans coup férir la place d’à côté.
Depuis pas mal de temps au hasard des rassemblements de jeunes sur la grand’place, nos regards s’étaient frôlés attestant d’un intérêt certain l’un pour l’autre, sans oser nous déclarer. Aujourd’hui, il me faut sauter le pas.
Le cœur battant, je prends place auprès de mon amoureuse à distance respectable et à la fin des actualités nous sommes toujours aussi éloignés.
L’Auberge du Cheval Blanc est un film chanté, adapté d’une opérette allemande. Quand le jeune premier susurre « Je vous emmènerais sur mon joli bateau... » nos mains se rejoignent sur l’accoudoir. « Pour être un jour aimé de toi, je donnerais ma vie...» nous trouve blottis l’un contre l’autre, pleurant à chaudes larmes comme les trois-quart de la salle. Juste avant la fin, j’ose le geste fatal. Je l’embrasse sur la joue.
Nous quittons la salle séparément afin de ne pas prêter le flanc aux ragots, mais en comptant bien reprendre contact au plus vite.
Notre amourette prit vraiment tournure aux beaux jours, quand toute la jeunesse se retrouvait sur les bords de la rivière, loin de la surveillance des parents. Ce furent de merveilleux moments où nos cœurs adolescents s’enivraient de promesses d’amour éternel en toute chasteté. Jusqu’au jour où il me fallut monter à la grande ville pour entrer en apprentissage. Nous ne nous retrouverions que les week-end. Dans les larmes, nous jurant fidélité, la vie nous semblait bien cruelle.
Vint le temps des vacances auxquelles je n’avais pas droit, ne cumulant pas l’année d’ancienneté nécessaire. Quand je revins un week-end du mois d’août, ma belle séduite par un affreux parisien m’avait déjà oublié.

Cette première déception sentimentale était restée gravée dans ma mémoire et malgré que j’ai passé l’âge des enfantillages, je décidais aujourd’hui de reconquérir ma belle, libre de toute attache aux dires de radio-village. L’occasion m’en fut fournie, lors du lunch qui suivi le vernissage d’un peintre à l’espace culturel.
Très entourée, Danielle polarisait l’attention des officiels. Il n’allait pas être facile de l’approcher. Jouant mon va-tout, je m’emparais de deux coupes et lui en offrit une en plantant mon regard dans ses magnifiques yeux noirs. Je lus coup sur coup, l’interrogation, la stupéfaction, puis la joie dans son regard.
- Charles ! Tout ce temps.
Ces quelques mots contenaient toute la frustration d’une vie sans relief, sanctionnée pour l’un comme pour l’autre par une séparation.

Ce soir là, nous retrouvâmes les gestes d’antan, sans la timidité des adolescents, avec l’expérience qui nous manquait jadis.
Dans les jours qui suivirent, rattraper tant de temps, de douceur, de tendresse ne fut pas chose facile, mais nous y mîmes tout notre cœur.
Mon sac ne tarda pas à passer de l’hôtel à sa délicieuse maison de ville. Mais pendant les deux années que dura notre lune de miel, conserver nos deux logis, nous permit de préserver notre indépendance.
Bien nous en pris.

Aujourd’hui pelotonné comme un gros chat dans mon relax, sa minette sur mes genoux, bien au chaud sous la couverture (probablement une authentique Navajo) - qu’avait chiné pour elle, dans quelque fond de grenier, son notaire de mari - je repense à cet interlude dans nos vies, trop vite sanctionné par la maladie, qui en l’espace de six mois, eu raison de notre seconde histoire d’amour.

Et je pleure.

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Diamantina Richard · il y a
Une très belle histoire d'amour, bien racontée et très émouvante, on dit souvent que c'est le destin, je n'en sais rien mais en tous cas ces deux là ont eu une deuxième chance avant de se dire adieu, ou plutôt au revoir car jamais rien ne défait des sentiments si profondément partagés
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Sapho des landes · il y a
En effet nos deux histoires présentent quelques similitudes mais au fond la mienne reste plus optimiste, il n'y a pas vraiment de fin. Et l'époque de la première rencontre est plutôt ancrée au début des années 90, l'époque où Cranberries envahissait les ondes avec Zombies.
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Emsie · il y a
On sent une vérité derrière ce texte qui génère encore plus d'émotion, forcément. Bravo aussi pour avoir réussi à dire autant en si peu de mots, et merci pour le voyage dans le temps...
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Loodmer · il y a
Dans la partie 1960
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Jarrié · il y a
Ces moments sont à l'abri de l'usure du temps et gardent toute leur beauté.
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Adriana · il y a
Ce n ' est pas un conte mais une vraie histoire d ' amour ., l ' émotion est là et on la partage.
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Sylvie Franceus · il y a
Ppppppppppppfffffffffffffffffffffffff...... ben, c'est malin, moi aussi, je larme.... mais comment avez vous fait pour réussir à fabriquer trois minutes de lecture avec un pan aussi dense de la vie ?
L'arythmie cardiaque pulse un tempo toujours adapté à vos émotions et c'est très plaisant de vous suivre ainsi parce que l'inconfort de la cage - je veux dire la thoracique - est aussi une forme de partage.
Merci.
sylvie

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Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire avec une fin triste à pleurer ;-(
Merci Loodmer pour le partage.
Bonne soirée !

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Picardy · il y a
Merci JC pour cette belle petite, non GRANDE histoire surannée qui parle à notre mémoire.
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Coum · il y a
Autant de références, pour une histoire d'amour, c'est formidable !
Vote bien sûr.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Courte hélas, mais intense deuxième histoire d'amour.
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Loodmer · il y a
Néanmoins plus longue que la 1ére
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