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L'aube et ses promesses

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A l’aube s’ouvriront un nouveau jour, une nouvelle vie. Allongé, sur le châlit, dans le silence de la prison, Jacques essaye de ne pas penser aux treize années de réclusion qu’il vient d’accomplir et qui vont s’achever demain. Privation de liberté, assénée eu égard à la gravité des faits qui lui étaient reprochés et qu’il ne niait pas ; privation de liberté non justifiée, lui semble-t-il encore, si avaient été pris en considération les aléas auxquels dès son enfance, il avait été confronté.
Existence d’un enfant voué à la taule, presque caricaturale, presque ‘’cas d’école’’. Premières années ballotées entre nounous, grands-mères, tantes, et éducatrices spécialisées ; domiciles dans des tours imprenables, des barres d’immeubles gigantesques et anonymes, des pavillons d’anciens de la mine tristes à pleurer; parents dont il n’arrive même pas à se rappeler les visages : Un père qui traitait sa mère de pute, une mère qui appelait celui-ci son cochon d’ivrogne ; à l’école, places au fond des classes, là où on n’aperçoit même pas le tableau noir ; profs, féroces ou indifférents. Premiers plaisirs dans la rue, premières fumettes, premiers rodéos dans des ‘’tires’’ empruntées ; premiers larcins dans les supérettes du coin ; premiers trafics qui commencent avec l’herbe et finissent par la coke; des filles que l’on mate plutôt qu’on les aime ; des baffes, des coups de pied au cul, des roustes ; puis les condés, les juges des enfants, les juges d’instruction, enfin les juges tout court dans leur chambre correctionnelle, avec les procureurs et leurs substituts, et les avocats , ces bavards qui n’ont jamais pu obtenir pour lui la moindre décision de bienveillance. Premiers séjours en centre fermé, premiers jours à Fleury Mérogis. Sorties et entrées dans ces établissements du désespoir, jusqu’au gros coup, celui qui devait rapporter gros et qui lui valut aux Assises 15 années de réclusion, réduites à 13 pour bonne conduite.
Demain il sort, Jacques, mais cette fois-ci sans craindre de tomber de nouveau dans la récidive. Il en a trop bavé. Cette nuit il est seul dans cette cellule, dite des sortants, mais tout ce temps passé dans la promiscuité d’une pièce exigüe, à trois, parfois quatre en période de surchauffe avec la télé qui gueule toute la journée, la tinette qui pue et ne vous laisse aucune intimité et les ‘’potes’’ en tout genre, braqueurs, violeurs, escrocs, jamais il ne l’oubliera. Jamais il ne retournera dans ce cloaque. Juré promis ! Il préférerait crever, mais il sait qu’il ne peut en être question. Il est si sûr de lui, Jacques.
Laissez moi vous dire pourquoi. Non, il n’a pas rencontré la rédemption, il n’a pas renié sa vie antérieure, ni les crimes qu’il a commis. Il ne regrette pas d’avoir enfreint les règles de la société, bravé les lois pénales et tout le fourbi. Il ne sait d’ailleurs pas encore très bien ce qui fait la différence entre le bien et le mal. Il était mal placé, il n’était pas du bon côté de la barrière, un point c’est tout. Placé du bon côté, il s’en serait mieux sorti. Frauder intelligemment, trafiquer avec aisance, entuber les moins forts, falsifier des papiers pour en faire des authentiques, jouer aux cartes bleu, dominer les plus faibles, exploiter les sans défense, il ne savait pas faire et c’est pour ça que tout s’était si mal passé pour lui. Il ne savait qu’être violent !
Alors, encore une fois, pourquoi est-il à l’aube de ce nouveau jour si sûr de lui, notre Jacques, notre multirécidiviste, notre réclusionnaire, notre sortant de prison ?
Il y a trois ans, premier échange épistolaire avec Nanette qu’il n’avait jamais vue, ni a fortiori rencontrée. Elle écrivait à des détenus pour leur soutenir le moral. Rien à voir avec les marraines dont il recevait les lettres au fond du Djebel en Algérie, où il avait été envoyé pour maintenir l’ordre, sans qu’on lui précise à quel prix ! Autant ces ‘’marraines’’ avaient une écriture mécanique, presque stéréotypée, autant Annette savait utiliser des mots qui font mouche, des mots qui parlaient d’arbres, de vent, d’étangs, d’animaux sauvages, d’environnement apaisant, de travail de la terre, de labour, de récoltes, de troupeaux à garder, mais aussi d’aubes prometteuses, de soirées engourdies au coin du feu. Ses mots étaient si beaux qu’il les attendait chaque semaine comme on attend une récompense, un gâteau au chocolat pour le gourmand, un baume pour l’écorché, un sourire pour le malmené, une caresse pour le meurtri. C’était l’an dernier, en mai. Elle lui fit part des émotions que créaient en elle ses lettres pleines de douceur. Elle demanda à le voir. Elle n’habitait pas très loin. Elle lui faisait parvenir, ‘’pour ton réconfort’’ écrivait-elle, des livres porteurs de lumière. Il fut bouleversé par ‘’la gloire de mon père’’ et pleura en découvrant ‘’le livre de ma mère’’. Il acquiesça à sa demande. Elle obtint un parloir au mois de mai de l’an dernier. Il la vit ainsi pour la première fois dans ce petit box, sombre, dénué de tout confort et dans lequel tout reflétait la misère. Vilains carreaux au sol, table en formica brûlée par les cigarettes, chaises en fer brinquebalantes. Elle était menue, petite brunette aux yeux couleur d’opale, fossette au menton, joues un peu hautes, nez en trompette. Elle lui parut jolie comme un cœur. De mensuelles, les visites devinrent hebdomadaires. Jacques saisit qu’il était prêt à tout lui donner. Nanette se prit à rêver d’un monde où le partage se ferait dans l’amour. Ils ne mirent pas longtemps à découvrir que plus jamais ils n’auraient à affronter les portes des prisons, ces geôles des corps et des esprits. Ils n’eurent pas à se jurer qu’ils s’attendraient : ils étaient confiants.
Ce matin donc, dans cette aube qui allait être lumineuse, la porte de la maison centrale s’entrouvrit pour laisser sortir Jacques. Dans la rue encore plongée dans une semi pénombre deux appels de phare de la twingo d’Annette signèrent les promesses de lendemains d’amour.

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Alixone · il y a
Une belle découverte sur votre page que ce TTC plein de réalisme...
Moi, j'ai choisi le poème pour le prix de la Saint-Valentin, si vous souhaitez le découvrir, il s'intitule "Amours passagères".

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