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L'aube de Mauve

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Ouf, c’est dur, bon, je répète encore devant ma glace, histoire de ne pas bafouiller les phrases les plus importantes de ma vie. Alors voilà : Aube, Aube, Aude ? Flûte ! C’est Aube ou Aude ? Ah oui, c’est Aube ! Enfin je crois... Alors, voilà : Aube acceptes-tu ces quelques mauves et...cette bague de fiançailles ? Oui, non, tu hésites ? Oui, je sais, on ne se connait que depuis hier matin, près de cette machine à café où le chef de service nous a presque présentés, mais depuis cette magnifique matinée, crois-moi, je ne pense qu’à toi Aube...Aude ? Peu importe l’ivresse, du moment qu’on a des prénoms ! Hein ? Il est l’heure d’aller bosser ? OK, à plus...et flûte, j’suis trop nul, jamais elle n’acceptera de sortir avec un type aussi gauche que moi et puis j’ai jamais su m’y prendre avec les femmes, pas étonnant qu’à quarante printemps, je sois encore...enfin une espèce en voie de disparition. Bon, il est l’heure d’y aller...
Je range mon bouquet mauve dans mon sachet rose et me retrouve une heure et demie plus tard, après bus, métro, marche rapide, devant un des buildings de la Défense. De timides flocons voltigent et embrassent les carreaux de verre derrière lesquelles se trouvent des centaines des bureaux, dont les miens.
Badge, portique, bonjour glacé des gardiens de nuit, bouton, ascenseur, montée, stress, perle de sueur essuyée d’un revers discret de la manche, atterrissage, ouverture des portes, vestiaire, tenue grise, balai, serpillière, chiffon à poussière, course contre le temps. Sept heures, les premiers impers et costards arrivent, me croisent, me saluent du mot vague adressé aux hommes comme moi ; je leur rends un gris bonjour entre mes gestes précis, méticuleux, ordonnés.
Huit heures ; je laisse le tumulte des troupeaux en migration et marche à reculons vers le réfectoire. Je passe devant les vestiaires, m’y arrête quelques secondes, me traite d’idiot puis entre dans la salle bruyante d’employés. Je ne suis pas un être très sociable, si ça ne tenait qu’à moi, je ne prendrais jamais de pause, je travaillerais d’une traite et retournerais dans mon modeste appartement bordé de mon petit village où corneilles comprises, on frise les 300 habitants. Je préfère la nature, la rosée du matin, les chants de l’aube et le mauve, le mauve que porte Aude (Aube ?) devant la machine à café. Je me plâtrifie, je n’ose plus faire un pas, un geste, un souffle ; je suis raide, déjà dingue d’une femme qui au mieux m’effleurera le mot bonjour entre ses lèvres sucrées de rose. Comme hier, comme hier...
Mourad me pousse dans le dos, m’oblige à m’avancer vers elle. Je manque plusieurs fois de trébucher sur des baskets d’employés ou des souliers trop brillants d’orgueil. Je n’entends plus rien, je ne vois plus qu’elle dans sa robe de tailleur mauve qui enrobent les contours d’un corps à la fois tendre et généreux. Un gros nœud papillon prend naissance à la cambrure de ses reins, des autres plus petits sont noués au bout de ses cheveux tressés.
La jeune femme tourne son visage de poupée africaine vers moi ; nos regards se percutent, mon cœur cesse de battre, mon esprit s’anesthésie, les bruits du réfectoire ne sont plus que des murmures vagues et lointains. On me secoue l’épaule, Mourad tente de me réanimer, y parvient.

- Cousin, je te présente Mauve.
- Mauve, balbutié-je surpris.
- Le chef nous a déjà présentés hier matin, sourit-elle d’un ton mielleux.

Elle me tend sa joue parfumée de violettes, et moi, surpris, je lui offre un soupçon de ma grisaille.

- C’est ma cousine ! précise Mourad.

Avec Mourad, le peuple est son cousin et la Terre sa cousine, même le chef de service y a droit. Si tout le monde pouvait être comme lui, chaque jour de l’année porterait le nom de Saint-Valentin.

- Justin, c’est bien ça ? me demande-t-elle.
- Valentin, rectifié-je sans être vexé, mais c’est comme vous voulez, osé-je sans comprendre qui venait de sortir cette idiotie de ma bouche.
- Ce sera Valentin, me sourit-elle de toutes ses belles dents blanches.

Soudain, elle porte une main à la poche de ma blouse et y dépose une...mauve.

- Je déteste le gris de vos blouses, dit-elle en rajoutant une à celle de Mourad. Une petite touche de couleur ne peut faire de mal à un monde bien trop terne à mon goût.

Je n’avais pas vu qu’elle tenait un bouquet de mauve à la main. Je tourne la tête et m’étonne que tous les employés de la société de nettoyage portent une mauve près du cœur. Je suis fasciné et comme d’habitude...muet.
Les minutes s’égrènent, ils discutent et moi, hypnotisé, je regarde les lèvres roses de Mauve danser avec grâce sur le toboggan de leur conversation.

- Ton ami n’est pas très bavard, dit-elle à Mourad sans cesser de sourire.
- Ouais, l’cousin c’est un romantique, élucide étrangement Mourad. Campagne, petits oiseaux, ballades à l’aube, c’est son kif quoi !
- Hum, toutes les femmes doivent être suspendues à son...balai, se moque-t-elle gentiment.
- Mon cousin est un homme mystérieux. Ça fait dix ans que je le connais et en fait, je ne le connais pas vraiment, me taquine-t-il.
- Romantisme et mystère vont bien ensemble je trouve, dit Mauve en me plantant ses émeraudes dans mes yeux parsemés d’étoiles.
- J’aime les...mauves, répondis-je faiblement.
- Ah, enfin une phrase ! Alors vraiment, vous aimez ces fleurs ?
- Euh oui, je...j’en apporte tous les matins au travail dans un sac...rose, mentis-je un peu.
- Vraiment ?
- Oui, et...j’en ai aussi une pour vous si...vous la voulez.

Un voile trouble sa beauté, ses yeux se cristallisent, ses lèvres tremblent, je la sens émue sans vraiment en comprendre la cause.

- Merci, souffle-t-elle avant de s’en aller...

Ainsi, pendant près d’un an, à chaque pause, j’ai offert une mauve à Mauve, et un jour, à l’aube d’un quatorze février, sous le chant d’un merle perché sur le toit de mon appartement, après que nos regards se soient gorgés de la campagne blanchie parle le gel, une bague a glissé d’un pétale de rose pour épouser le doigt chocolat, de ma Mauve...

PRIX

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Chironimo · il y a
beau, tendre, émouvant et tout ça!
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Merci Chiro, mais c'est encore raté !
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Zurglub · il y a
Très bon texte, bien écrit, avec de l’humour. Merci !
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Merci Zurglub !
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Francine Lambert · il y a
Comme cette histoire est rafraîchissante et jolie au milieu de la grisaille des blouses ! Des néologismes très inventifs et des jeux de mots savoureux qui m'ont aussi beaucoup plu, mes voix et à bientôt Stéphane !
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Merci Francine de vos compliments. Euh, j'ai juste cherché la signification du mot néologisme (j'ai eu peur que mon texte évoqué un certain parti de la seconde guerre mondiale, mais pas du tout !) et je vais mieux dormir ce soir ! Merci de votre vote !
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Francine Lambert · il y a
Ahaha ! Le "néo" n'est que littéraire ! Bonne journée Stéphane !
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Jfjs · il y a
Et l'amour gagne à la fin ! Peu importe l'aube ou en mauve. Touchant ce texte et cet amour sur le lieu de travail.
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Merci euh jfds ou jfjs, je sais plus trop !
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Jean Calbrix · il y a
Et la timidité fut vaincue ! Bravo, Stéphane pour ce TTC plein de charme... mauve ! Vous avez mes cinq votes.
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Merci de votre passage Jean !
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Stéphane. Mon sonnet Mumba que vous avez apprécié est en finale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Abi Allano · il y a
Une histoire toute mignonne! Bravo.
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Merci Abi !
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Sibipa · il y a
J’aime le mauve et les violettes et un peu de couleur dans tout le gris de La Défense, je vote ++
Mention spéciale pour la chute!

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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Je chute alors à vos...? Merci Sibipa !
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Jarrié · il y a
J'en reste plâtrifié ! Que de trouvailles et un final tout de mauve vêtu . Bravo.
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
J'espère que vous vous êtes sorti de la m...enfin du plâtre !
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Jarrié · il y a
Juste à temps pour aller mirer la première fleur d'amandier. Heureux de vous rassurer et merveilleuse journée.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai adoré, le ton est vif, et la façon que vous avez de jonglé avec les prénoms. Toutes mes voix.
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
j'ai voté pour vos textes et j'ai particulièrement aimé la poésie.
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Utilisateur désactivé · il y a
Belle histoire de prénoms et de couleurs
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Merci Loup !
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