L'attente

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Lire, écrire et parcourir le monde. Ecrire court pour alterner les plaisirs, pour se défaire de l'inutile. En voyage, écrire pour se souvenir. Auteure d'un blog sur la vie au Caire:  [+]

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- Et les résultats, on les aura quand ?
- Pas avant deux ou trois semaines.
- Trois semaines ! Et en attendant, je fais quoi ?
- Rien, on ne peut pas vous donner de traitement avant d’avoir des résultats précis.
Il me tend une main ferme. Comme si de rien n’était, comme s’il n’avait pas entendu la détresse dans ma voix. Comme s’il n’avait pas prononcé le mot qu’il y a une ou deux décennies, on cachait pudiquement sous le nom de longue maladie.
A ce moment précis, j’ai envie de haïr quelqu’un. Pourquoi pas lui ?

L’idée de cancer s’insinue dans mon esprit, y creuse un trou dans lequel s’engouffre la réalité des choses. Excepté ma chatte Lila qui chaque matin vient s’étirer sur ma poitrine, tout prend des allures de décor sans consistance. Si les objets disparaissaient les uns après les autres, je n’en serais ni surprise ni peinée. Se peut-il que tout continue comme si rien ne s’était passé, puisque rien ne s’est passé si ce n’est l’extraction d’une cellule suspecte à analyser ? Je fais sans rechigner les choses essentielles qu’on doit faire dans la vie, comme récurer, changer les draps, les laver, les étendre sur le fil, les oublier sous la pluie, les fourrer dans le sèche-linge, les plier, les ranger, même le raccommodage, voilà que je m’y mets aussi, à fouiller dans le panier où s’entassent, parfois depuis plusieurs années, ourlets défaits, boutonnières orphelines et déchirures sans espoir. Je m’attelle à la tâche pour échapper, grâce à la familiarité des gestes, au démon qui m’obsède.
Mouvements apaisants, ordre rassurant, sommeil de plomb, telle est ma trilogie domestique, tandis qu’au travail je m’attaque au rangement des archives. Deux ou trois semaines de sursis. Mettre de l’ordre, dans ma maison, dans mon bureau, dans mes sentiments, dans ma vie.

Eric, mon dernier amant, dont j’ai vu gonfler la brioche en cinq années de tendresse, s’étonne de mon silence :
-Qu’est-ce qui ne va pas ?
-Rien
-On se voit quand ?
-Je ne sais pas.
-Tu m’appelleras ?
-Oui.

Quand il sonne à ma porte le lendemain soir, rasé de frais et portant la veste que je lui ai offerte pour ses cinquante ans, le sourire aux lèvres et l’inquiétude aux yeux, je comprends que le corps n’y est plus. Vraiment plus. Un baiser furtif dans le cou et l’envie de le serrer très fort dans mes bras, c’est tout.
- Merci pour les fleurs, dis-je en saisissant le bouquet de roses rouge sang, me détournant très vite pour chercher un vase.
Et nous voici causant gaiement de choses et d’autres, si nous allions au restaurant demain, quelle bonne idée, un week-end à Venise ça te dirait, mais certainement, pendant que mes pensées déroulent un fil poisseux : si je suis malade il fuira, on parlera gentiment de choses et d’autres pendant quelque temps comme on visite un prisonnier au parloir, jusqu’à n’avoir plus rien à se dire, parce que nos mondes seront trop différents, et l’amour sera mort de cet embarras, et ce sera bien ainsi, la place des bien-portants n’est pas avec les malades, de même que les vivants ne se mêlent pas aux morts.
Je le regarde parler, je sens sa main chaude se poser sur ma main, froide ma main, comme la pierre en hiver, et je pleure. Eric a l’habitude de mes lubies et de mes sautes d’humeur. Il essuie mes larmes et s’éclipse, tel un soleil refroidi par la lune.

Je décide, avant toute chose, de m’épargner les masques de commisération sur la face des collègues, des voisins et de tous ceux qui ne savent pas comment réagir à l’annonce d’une maladie grave, garder le silence. A l’intérieur aussi, faire taire les plaintes, adopter la posture du sphinx méprisant, quoique le mépris ne traduise pas du tout ce que je ressens envers ces gens qui ne peuvent rien pour moi et qui pourtant, gênés, se demanderont quoi faire, quoi dire, quelle attitude prendre, faut-il en parler ou ignorer la chose, faut-il continuer à rire ou serait-ce inconvenant ? Dans cette valse-hésitation, ils seront maladroits, leurs paroles, même de réconfort, sonneront faux, et je lirai la pitié dans les yeux de ceux qui m’aimaient, ou du moins me respectaient. Donc ne rien dire, ce ne sera pas facile, mais je dois m’y tenir, continuer comme avant jusqu’à ce que mon corps n’autorise plus le mensonge.
Ils vont me trouver bizarre, plus exigeante sur de stupides détails. Certains me haïront de bousculer leur train-train, mais je n’ai pas le choix, il faut toujours préparer sa sortie. J’aime que les choses soient en ordre, les bureaux sans traces, les dossiers classés, les fichiers proprement nommés. Je ne laisserai pas mes tiroirs comme je les ai trouvés en arrivant, débordant d’un bric à brac d’objets mis au rebus par cette rage de tout garder pour ne pas jeter. Jeter, c’est admettre que les choses sont périssables comme les êtres que les médecins, mécanos des corps en lambeaux, tentent de rafistoler. Je ne me laisserai pas rafistoler. Je serai une malade insupportable.

En attendant les résultats, mon corps entre en hibernation. Eric vient chez moi plus souvent, avec un bouquet, ou avec le dîner, qu’il achète en passant chez Kim le vietnamien, des raviolis de crevettes, une barquette de riz cantonais à réchauffer au micro-onde, et un sachet de gingembre confit dont les vertus aphrodisiaques nous avaient menés au lit dès le premier soir où nous avions dîné ensemble. Sa sollicitude muette me touche, son amour, qui sait, il faut bien que ce soit de l’amour, cette présence assidue à laquelle je cesse de résister, me rend la tendresse mais pas le désir. Je le regarde se masturber sans autre pensée que celle du mouchoir en papier dont je me saisirai sur la table de nuit pour éponger le sperme sur son torse.
- Qu’est-ce qui ne va pas ?
- Rien, je n’ai pas envie, c’est tout. Envie de rien en ce moment.
- Des soucis au travail ?
- Oui.
Il se contente de ce oui. Comprend-il mon envie de tendresse, de caresses sans but, sans vie sexuelle ? Marre des grands chambardements, assez de sexe, assez d’orgasmes, assez d’amants, paix à mon corps en partance.

J’ai mis le linge à sécher, à voler plutôt, soleil et vent d’octobre, torchon à carreaux de ma mère, serviette de toilette blanche, culotte, chaussettes et chemisier blancs sur fond de drap bleu. Tout paraît légèrement grisâtre, comme fondu dans le bleu du drap, comme la couleur de l’enveloppe en papier recyclé que je n’ose pas toucher depuis plus d’une semaine.
Eric l’a trouvée sur le manteau de la cheminée.
- Un courrier pour toi, de l’hôpital, tu ne l’ouvres pas ?
- Si.
Il n’est plus temps de se dérober. Je m’enferme dans ma chambre, Lila vient se blottir sur mon ventre, son museau frais contre mon nez. Je tire la feuille pliée en deux de son étui. Lila, croyant à un jeu, la froisse avec ses pattes avant. Les mots clignotent devant mes yeux. Voilà, c’est dit, alea jacta est, prendre contact avec le médecin qui établira le traitement. Lila se laisse caresser le ventre, me tend son petit menton tout blanc. J’aimerais bien me réincarner en chatte.

Eric frappe discrètement à la porte.
- Tu veux bien m’ouvrir ?
- ...
- S’il te plaît, ouvre-moi, ne fais pas l’enfant !
Je ne suis pas sûre qu’on sorte jamais de l’enfance et de ses peurs. Docilement, j’ai obéi et lui ai tendu la feuille grisâtre.
- Ça va être très moche, tu sais, je ne suis même pas sûre de pouvoir me supporter moi-même, les nausées, les cheveux qui tombent par paquets, la perruque à la con, le désert de mon corps et de mon cœur, alors je comprendrais très bien que tu t’en ailles pour ne pas revenir, et je crois bien, oui, je crois même que je préfère que tu me laisses seule, que tu ne me voies pas comme ça, que tu ne me regardes pas avec ces yeux tristes de chien battu qui ne peut plus rien faire pour sauver sa maîtresse de la noyade, je ne veux pas que tu...
Son baiser m’a fait taire. Il a pris ma tête entre ses mains, il a couvert mon visage de baisers jusqu’à ce que j’éclate en gros sanglots dans ses bras.
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