3
min

L'atelier de la mort rouge

Image de Francine Lambert

Francine Lambert

496 lectures

447

Fervent admirateur d’Edgar Allan Poe, Charles Redmore achevait pour la millième fois au moins la lecture de sa nouvelle préférée, « Le masque de la mort rouge », et venait à peine de refermer son livre qu’il se mit à danser tout seul, riant à gorge déployée au beau milieu de sa chambre : « L’atelier de la mort rouge ! Mais bien sûr, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? » Son idée lui sembla géniale et tout à fait adéquate, comme une révélation. Quelle ironie ! Lui qui avait si longtemps cherché le nom qu’il pourrait donner à son atelier, alors qu’il avait toujours été là, sous ses yeux, s’imposant telle une évidence. C’était un nom, en outre, qui mettait à l’honneur son auteur de prédilection, il l’adopta donc avec enthousiasme.

Ce soir-là, il s’endormit plus heureux que jamais, répétant à mi-voix ces mots si doux à son oreille, souriant avec ravissement à cet avenir qui se profilait. C’est que, quelques jours auparavant, il avait loué, tout près de la faculté de médecine où il passait le plus clair de son temps, un immense rez-de-chaussée éclairé de grandes fenêtres. Il y installerait «son» atelier. Depuis le temps qu’il en rêvait ! Son destin allait enfin s’accomplir, il en avait la certitude . . .

Fasciné depuis son plus jeune âge par les croquis qui illustraient les livres de médecine empruntés dans la bibliothèque de son père, en particulier l’ouvrage de Charles Estienne, De dissectione partium humani corporis*, Charles, ravi de porter ce même prénom, avait tout naturellement suivi son penchant et fréquentait assidument les cours dispensés par les plus grands praticiens, ce dont son père se réjouissait. L’un de ses illustres professeurs l’avait pris sous son aile et lui offrait régulièrement la meilleure place lors des séances de dissection, moments exécrés de la plupart des étudiants mais privilégiés pour Charles, passionné par l’anatomie. Aussi, lorsqu’un cadavre devait être autopsié et étudié, y voyait-il une occasion de parfaire son art. Beaucoup de ses camarades se riaient de lui et l’accueillaient souvent de leurs propos railleurs : « . . . il règne comme une odeur de sang ici . . . attentiooon . . . la mort rôde, Chaaarles . . . », mais il n’opposait que son indifférence à leurs sarcasmes, sa détermination demeurait infaillible.

L’étudiant avait également une autre passion, étroitement liée à ses études : il excellait dans la reproduction d’écorchés. Rien au monde ne lui avait jamais paru plus beau que ces croquis dévoilant, à vif, toute la magie de la mécanique secrète du corps humain. Et il était maintenant certain que son avenir n’était pas dans la médecine, non, il serait peintre anatomiste ! Déjà, pour illustrer leurs cours, les médecins, ses professeurs, lui réclamaient des croquis tant ses dessins étaient remarquables de précision. Il faut dire que Charles était un perfectionniste : soucieux du moindre détail, il travaillait avec une minutie d’orfèvre, ne laissant rien au hasard pour obtenir le rendu le plus réaliste possible. Cependant la teinte des muscles, privés de leur enveloppe protectrice, ne le satisfaisait jamais complètement. Bien que ses «clients» ne lui aient jamais fait aucune remarque à ce sujet, il le savait, le rouge n’était pas au point et cela le navrait. Mais, maintenant qu’il jouissait d’un espace suffisant, il allait pouvoir mettre en œuvre son grand projet et rien ni personne ne réussirait à le détourner de son objectif.

Charles installa donc son nouveau logement en deux parties distinctes, laissant le plus grand espace pour son atelier. Ensuite, il se procura tout le matériel nécessaire et invita quelques camarades pour inaugurer sa nouvelle résidence, en prenant bien soin de ne convier que les plus désargentés d’entre eux. Une idée lumineuse avait en effet germé dans son esprit : moyennant finances, il demanderait à ceux qui le voudraient de se prêter à une petite expérience. Sitôt imaginée, sitôt exécutée, sa proposition fit dans l’assemblée quelques adeptes auxquels il donna rendez-vous individuellement le lendemain matin, à intervalles réguliers.

Son plan était simple : il en était certain, le rouge le plus parfait ne pouvait être obtenu qu’avec le sang lui-même. Il effectua donc, en suivant strictement les règles d’hygiène apprises à la faculté, des saignées sur ses patients consentants, recueillant délicatement le précieux liquide dans des éprouvettes stériles. Il désinfecta et banda les poignets, paya la somme convenue et se vit même remercié de ses largesses par ceux qui avaient trouvé là un ultime moyen d’améliorer leur ordinaire. Après une dizaine de prélèvements, il s’extasia devant cette matière première qui devait lui permettre d’atteindre la perfection.

Charles observa que dans chaque récipient la teinte du sang variait, du plus clair au plus sombre, parfois avec des nuances de brun ou de noir. Alors, il se mit au travail avec acharnement, diluant le liquide visqueux, mélangeant quelques millilitres prélevés dans des éprouvettes différentes, cherchant le bon dosage pour obtenir la couleur souhaitée. Enfin, après de multiples essais qui avaient bien entamé son stock, la teinte le satisfit et il se mit à dessiner puis à peindre avec frénésie. Du croquis initial émergea bientôt un corps de femme splendide, à la peau d’albâtre. Seul le torse était ouvert et laissait apparaître le cœur, d’un rouge sombre qui se répandait, sanguinolent, sur le ventre et les cuisses en larmes tragiques.

Au crépuscule, son tableau achevé, Charles recula, épuisé mais heureux, pour contempler sa première œuvre. Effaré, il poussa un cri de bête qu’on égorge et s’effondra sur le sol de son atelier, dont le nom venait de prendre pour lui une bien cruelle signification. Prostré, il sanglota pendant des heures avant de sombrer dans un sommeil agité. Galvanisé par son euphorie créatrice, il avait, sans en être conscient, donné à cette femme écorchée le visage de sa mère, morte en le mettant au monde.


« De dissectione partium humani corporis", La Dissection des parties du corps humain" de Charles Estienne (Paris, 1546)

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très court
447

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Eve Roland
Eve Roland · il y a
Je découvre aujourd'hui ce texte très réussi… Bel hommage à E.A. Poe, la composition de la nouvelle comme l'écriture m'ont bluffée, bravo !
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Quel compliment, un grand MERCi Eve, vous me comblez ! À bientôt !
·
Image de Granydu57
Granydu57 · il y a
Une découverte pour moi qui aime les œuvres d' Edgar POE.
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Je suis très touchée, merci infiniment Granydu57, au plaisir !
·
Image de Saint Eusèbes Poulpix
Saint Eusèbes Poulpix · il y a
Excellent, Poe aurait approuvé... J'ai lu le "Masque de la Mort Rouge" (que j'ai beaucoup aimé) et quand le héros a choisi ce nom je me suis dit lui il va lui arriver des embrouilles, gagné! Ceci dit, c'est bien écrit, sur un style très victorien, bien ficelé, et je m'attendais à un cataclysme pour la chute, mais pas à celui-là, j'ai été agréablement surpris par le final. A voté!
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Votre enthousiasme me touche car j'ai vraiment pris plaisir à écrire ce texte, merci infiniment !
·
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Je découvre seulement aujourd'hui ce TTC rouge sang à la chute inattendue mais, finalement, logique avec le genre de pigments utilisés. Tout ce que j'aime dans ce fantastique que je regrette de n'avoir pas découvert plus tôt. En espérant lire bientôt un texte à toi de GP d'hiver ou de matinale.
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Ton commentaire me touche beaucoup Sylvie, merci !
·
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
En souvenir de "Mon rêve marin" ne pourrais-tu venir lire "A l'abordage" et "Trois petits chenapans" Merci! G.A.
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Tout à fait dans la lignée fantastique d' E.P. Et j'étais passé à côté ... §
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Miraje et à bientôt !
·
Image de Dranem
Dranem · il y a
Je suis impardonnable de ne pas avoir lu ce texte plus tôt.... fort bien documenté dans l’esprit d'Edgar Poe ... un texte qui aurait du être largement finaliste parmi tout ce que j'ai lu... bravo pour ce style d'écriture ! dans un autre registre je vous invite à lire la suite de Série noire, si vous aimez le polar :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/serie-noire-le-recit

·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Votre commentaire me touche beaucoup et est déjà une belle récompense Dranem, merci infiniment et au plaisir!
·
Image de Yoann Bruyères
Yoann Bruyères · il y a
Une histoire originale et bien écrite. Je pense que j'aurais préféré un ordre différent, laisser planer un doute dès le début sur son projet et ses manipulations de sang sans connaître ses vraies intentions, pour plus de suspens.
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Peut-être . . .en dévoilant ses intentions mon idée était de ménager l'effet de surprise de la chute . . . mais c'était une option possible en effet. Merci beaucoup pour ce commentaire intéressant Yoann et à bientôt !
·
Image de Sophie Debieu
Sophie Debieu · il y a
Un texte bien mené Francine et quelle chute! bravo, mon soutien
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Sophie !
·
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
Brrrr. J'en frémis! Quelle idée d'aime la couleur du sang à ce point! G.A. Viens lire mon "Labo de la peur" d'où coule moins de sang!!! Peut-être!
·