L'artiste

il y a
2 min
1 577
lectures
418
Qualifié

"Les seuls gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des  [+]

Image de Hiver 2019

Je ne suis pas comme les autres hommes. Je vois des choses qui leur passent au-dessus de la tête. Je vois le Beau. Le Sublime, quelquefois. Les autres hommes s’abrutissent devant des matchs à la télé. Ils sortent entre amis, boivent des bières. Voilà leurs insipides loisirs. Moi, ce que j’aime, ce qui me tord le ventre comme un couteau fouaillant mes entrailles, ce sont les tableaux. Je suis professeur d’histoire de l’art. Il m’arrive aussi de peindre. Deux ou trois de mes œuvres ont été exposées dans des galeries d’art. L’une d’elle s’est bien vendue, assez pour me payer une voiture. Mais ce ne sont pas là mes véritables chefs d’œuvre.

J’ai rencontré cette jeune femme à l’université. J’animais une conférence : « les paysages enneigés chez les impressionnistes ». Elle, préparait une thèse sur Monet. Physique banal, hormis ses cheveux roux. Nous avons parlé de La Pie. Il ne restait plus qu’elle et moi dans l’amphithéâtre. Je l’ai invitée dans mon chalet. Elle est venue. Elle a regardé mes toiles. S’est arrêtée sur la dernière. 
— Une tache rouge sur un fond blanc ? elle a dit, pour me piquer.
Et : 
— Je ne savais pas que tu faisais de l’art abstrait.  

Je l’ai amenée dans le bois. Toute la végétation avait disparu sous la neige. Je l’ai conduite jusqu’à mon endroit préféré. Que voyait-elle ? Elle gardait les bras croisés sur sa poitrine. Sa veste était trop légère pour la saison. Elle ne voyait rien. Je devinais ses pensées : « Pourquoi une balade ? Je croyais qu’on allait faire l’amour ». À ses yeux, il n’y avait ici que de la neige et des arbres. J’ai commencé à parler.

— La première fois, c’était ici, exactement. Près de cet arbre où tu te tiens. En décembre. Noël approchait. J’avais douze ans. J’étais avec ma sœur. On passait nos après-midi à se promener dans les bois. On jouait à s’y perdre. Ou à cache-cache. Et ce jour-là, on les a vues : les taches. Elles formaient une petite ligne sur la neige, comme un ruban. Ma sœur a essuyé ses yeux avec la manche de sa veste. Salauds de braconniers, elle a dit. Ils ont tué un animal ! Je n’avais pas de peine pour l’animal. Je fixais cette toile grandeur nature, je m’imprégnais du contraste entre le rouge et le blanc. J’ai pleuré. Je me sentais en communion avec la nature. Les limites de mon corps avaient été abolies. J’étais la nature. J’étais la branche d’arbre qui ployait sous la neige. J’étais la montagne. J’étais l’air pur et frais. J’étais ma sœur. Après, j’y ai repensé. Mon premier émoi esthétique... J 'aurais fait n’importe quoi pour voir à nouveau ces taches rouges orner la neige, n’importe quoi... 
Mon étudiante rousse m’a interrompu :
— Quelle horreur ! Tu n’as quand même pas tué de pauvres animaux ?
J’ai ri.
— Des animaux... Un, surtout ! Celui dont le sang sur la neige possède la plus jolie teinte. La femme.
Elle a tourné vers moi un regard vide. Un regard de morte. Puis brusquement : 
— Tu es bête ! Je ne savais pas que tu avais un sens de l’humour aussi...bizarre. Viens, rentrons, je meurs de froid.
Elle m’a fait un clin d’œil.

Je me suis approché d’elle. J’avais une érection. Tout était parfait. Les infimes variations de la lumière dans ses cheveux. L’éclat de la neige. La nature s’offrait à moi, prête à se laisser modeler par mes mains.

J’ai pensé à ma sœur, il y a vingt ans. J’ai revu ses longs cheveux étalés sur la neige, pareils à des vagues rousses, quand j’ai enfoncé le couteau dans son ventre, j’ai revu les taches de sang qui gouttaient sur la neige, le roux sur le blanc, le rouge sur le blanc. J’ai pensé à son corps reposant à gauche de cet arbre. Et au corps des autres.

L’étudiante s’est baissée pour faire une boule de neige. Elle me l’a jetée dessus. Je n’ai pas réagi. La neige fondue me coulait dans le cou et moi je pensais à ce que j’avais vu : c’était une fausse rousse. Un artiste ne peint pas avec les mauvaises couleurs. Je l’ai suivie chez moi et nous avons passé l’après-midi à faire l’amour.

418

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Lady Scat

Sylvain FREYERMUTH

Françoise Lebon. Fran-çoise Le-bon. J'ai beau me répéter son nom sur tous les tons, je n'arrive toujours pas à réaliser. En vingt-cinq ans de métier je pensais avoir tout vu, être rentré dans... [+]