L'arpenteur des Corbières

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Plongez-vous sans hésiter dans ce texte bucolique qui met en valeur le calme et la beauté de la nature, au petit matin. Avec réalisme (et une

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Je suis avant tout auteur, compositeur, interprète. Je me produis en trio avec Tony Ros et Claude Ricard. J'écris donc des chansons, des poèmes à forme libre et des textes courts  [+]

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Sèche, dure, âpre la terre d’ici ! Comme lui qui court ses chemins silencieux et seul. Pour une heure ou deux seul maître des lieux, dur, sec et noueux comme le buis, le genêt qui bordent ses parcours qui surplombent la vallée, s’enfoncent dans le bois de pins, dévalent vers le ruisseau – doux gargouillis estival, monstre furieux des catastrophes automnales.
La course ronronne dans ses muscles aguerris, irradie son corps rempli de lui-même, libère son cerveau, exacerbe ses sens, et le voilà tout entier disponible à cette campagne des Corbières audoises où la nature reprend chaque jour un peu plus ses droits. Tous les jours, et si possible au petit matin quand l’air est si pur, si frais, il va à son rendez-vous avec lui-même et avec son pays, ce petit pays où il vit, qu’il s’est choisi. Au détour du chemin de crête à la sortie du bois, apparaît comme un rituel, le village en contrebas mussé sur l’autre flanc de la colline. Encore assoupies, quelques cheminées fument, la cloche de la petite église va bientôt sonner huit heures. Il court ainsi dans un océan vert qui paraît immuable, toujours le même quelle que soit la saison à qui n’a pas l’œil averti. Le vert des chênes verts se mêle à celui des pins, des genêts, des prairies ; les chênes blancs sont verts eux aussi, mais d’un autre vert, plus doux. Et l’œil rendu encore plus réceptif par l’effort du coureur matinal capte ces mille et une nuances qui réchauffent le cœur et émerveillent l’âme.
Il ne lui échappe pas malgré son rythme élevé la passée du sanglier là entre deux buissons, le bord du chemin labouré pour trouver des glands ou autres racines et tubercules. Parfois, au fil de la course lui vient un bout de poème qu’il gardera pour lui.

Seigneur solitaire de toute terre
Le sanglier consent au chasseur et au paysan

Ce n’est pas un pays qui se donne, ce n’est pas une terre offerte, c’est une beauté qui se conquiert à force de patience et de silence. Et si tu ne cours pas, tu marches ; et tu passes et repasses mille fois aux mêmes endroits pour en effleurer l’essence. Car ces Corbières encore sauvages, ce n’est pas seulement beau, c’est vrai. Et cette vérité, elle passe d’abord par le corps en marche, le corps qui plonge dans cet air, ce vert, ce silence.
Ah ! les oiseaux, ce silence qui chante
Les oiseaux accompagnent le pas du marcheur, la foulée de celui qui sera bientôt rentré au village pour commencer sa journée de travail. Au printemps, c’est toute une floraison rase qui jonche le parcours. Toutes les couleurs imaginables font un tapis végétal qu’aucun paysagiste ne saurait égaler. Et puis pour un court petit mois, la reine des près et des chemins prend possession de son royaume, l’orchidée ! Parfois il s’arrête quelques secondes pour mieux voir celle-ci déguisée en abeille ou celle-là en araignée. Lui vient une évidence.
Ici, l’orchidée n’est pas rare.
Elle est discrète.
L’automne offre à sa course et à l’effort un autre écrin de couleurs. Car si le fond vert reste inchangé, viennent s’ajouter les feux rougeoyants des quelques feuillus et de la vigne. La campagne et la forêt revêtent leurs atours d’apparat pour un concert chatoyant, défi que ne saurait relever aucun peintre ni photographe. Puis viendra l’hiver avec ses champs labourés, prisonniers d’un lourd sommeil où il croit quelques fois entrevoir la silhouette de quelque pèlerin cathare portant sur ses épaules voûtées toute la souffrance des innocents massacrés par les puissants. Il s’arrête toujours un peu, laisse son cœur retrouver un rythme plus calme, pour lui faire un petit signe de la main, lui dire qu’au-delà des siècles leur message de paix chante encore sur l’Aude. Lui vient un autre poème.

Dans cette campagne encore préservée
Passe parfois sur le coteau
Un suaire léger de brouillard
Une tristesse douce.
Ici vous demeurez
Présence fine, minéralité diaphane
Et l’on est bien de l’éprouver

Les muscles sont chauds, la respiration régulière, le sang régénéré circule et vivifie, le pied sous la chaussure vibre avec la terre à l’unisson ; c’est cela qui compte cette harmonie de soi à soi, du corps au corps, cette harmonie qui ouvre sur un ciel où il n’est pas rare de voir planer deux aigles qui inspectent leur domaine.
Bientôt le pont à l’entrée du village apparaît et signe la fin de la course, le seul pont de la vallée à n’avoir jamais subi les outrages des crues du Lauquet, aussi gigantesques soient-elles. Merveille de pierre avec ses deux arches, symbole du passage entre le village et cette nature si peu domestiquée de l’autre côté de l’eau. Ici, on ne se promène pas comme on va au parc, ici on court ou on marche ; puissamment, lourdement même pour mieux entrer dans son corps et ouvrir son âme. C’est ça qu’il a appris avec ses efforts, sa sueur, la douleur aussi. Il sait désormais aussi bien marcher que courir et les mots viennent aussi comme les fleurs au printemps jaillissent pour dire la vérité profonde de ce pays.
Passer sans relâche
Marcher
Voir
Ne pas scruter.
Après le paysage
Enfin la terre

La douche sera chaude, le café bien sucré, la journée peut commencer.

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