Larme à Campohermoso

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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Enfin, il était arrivé.

Le dernier matin du monde.

Asphyxiée, martyrisée, exténuée, la terre cette nuit-là avait décidé d’en finir avec son bourreau. Elle avait secoué son énorme dos de montagnes, ses grosses vertèbres s’étaient rompues, faisant voler les à-pics, fracassant les glaciers ; sa bouche de volcans avait vomi ses entrailles rouges, ravageant les rives, dévorant les îles. Elle avait levé l’armée des ouragans, des tornades, et des typhons, et ils s’étaient élancés, abasourdissant de clameurs dans de furieux déchaînements. Les océans avaient rué, balayant les terres. Les forêts avaient flambé. Les vents avaient pleuré. Ça avait craqué d’un pôle à l’autre et c’était miracle que la terre n’ait pas disparu, volé en éclats comme poussière à travers l’immensité et peut-être que des anges avaient veillé cette nuit-là.

Au matin, tout était accompli.

Un simple geste avait été à l’origine de l’Apocalypse. Un geste ordinaire qui n’aurait pas prêté à conséquence en un autre lieu. Peut-être…
Tout était parti d’un village andalou. Un village qui avait été si plaisamment nommé : Campohermoso : « Le Champ Joli ». Un village de la province d’Almeria qui traînait sa honte de porter un nom qu’il ne méritait plus. Un village où ne se faufilait plus le moindre petit chemin herbeux, où ne frémissait plus la moindre fleur des champs, un village accablé de silence. Enveloppé jusqu’à l’asphyxie dans des bandages de plastique hermétique ; momifié dans les linges des serres. À perte de vue, des ondoiements métastatiques d’un blanc sale avaient étouffé la vie. L’espace était enseveli sous une matière dévorante, irrespirable ne permettant plus la moindre végétation naturelle. Et cette mer pétrifiée levait sa marée de plastique toujours plus haute, roulait son écume mortifère jusque sur les plages et larguait ses déjections par millions de tonnes jusqu’à la Méditerranée, engorgeant les bêtes qui la peuplaient.

C’est un ouvrier de ce désert qui commit l’irréparable : le geste de trop.
Ce matin-là, en faisant sa tournée, il aperçut une pousse de jasmin. Obstinée, intrépide, elle pointait entre deux piquets de ferraille et ouvrait dans l’aurore trois petites fleurs, trois minuscules étoiles à cinq branches, blanches et odorantes. L’homme allait l’écraser sous sa chaussure, quand, pris d’un doute, il se pencha, froissa les pétales tendres et arracha, d’une main déterminée, la plante jusqu’à la racine, qu’elle n’aille pas se mettre dans l’idée de repousser !

Une goutte ronde de rosée glissa le long de la tige. Une larme… qui fila tout droit, fora comme un acide jusqu’au cœur de la terre.

Alors, ce fut le signal ultime : tout ce que cette fleur avait vaincu de solitude, de soif, d’hostilité pour naître, de persévérance obstinée pour grandir n’avait donc pas su attendrir l’homme ! Puisque ce prédateur n’avait compris aucun avertissement, puisqu’il avait continué à faire ses caprices, à tout prendre sans rien donner, la terre décida que c’en était trop.

Elle allait en finir et tout y passerait !

Ça commença par une minuscule plainte au-dessus de la sierra, un frémissement agita les voilures ensablées des serres qui prirent le large, dénudant les terres asséchées. L’onde de destruction se propagea vertigineusement à travers les montagnes. Quand la vague arriva à Cordoue, devant la forêt de colonnes de marbre de sa mosquée-cathédrale, il y eut une minuscule seconde d’hésitation…

Elle était si belle, si apaisante, cette création humaine ! Et on pouvait en dénombrer tant de ces merveilles, partout sur la terre… Alors, tout interrompre ? Redonner leur chance à ceux qui savaient faire chanter la pierre ?

Et puis, non, décidément, c’était trop tard. Les hommes avaient perdu la raison, ils avaient renié la nature. On ne pouvait plus rien pour eux. Alors l’édifice se fissura, les marbres gris et les marbres roses tombèrent en éboulis, les pierres et les briques rouges en graviers…

Il n’était plus possible d’arrêter l’armée en marche. La faille gagna toute la province andalouse : palais des sultans, minarets et clochers tout s’effondra. Et les échos monstrueux firent leurs ravages d’un bord de la terre à l’autre.

Toute la nuit, ce fut une féria de mort. Une furie qui balaya les forteresses, dégomma les remparts, engloutit les villes. Ça pourfendit, flamba, s’écroula…

Le soleil se leva sur un silence d’éternité.

Ce n’était pas, non, un soleil qui dénude, qui dépouille ; c’était un soleil doux, aux mains guérisseuses. Un soleil qui prit la terre dans ses bras, comme un enfant à consoler ; la terre puante, fumante, hérissée de décombres, morte.

Il avait tout son temps, désormais, le soleil. Il savait que dans des jours, les pestilences se seraient dissipées. La lune qui avait disparu lors de ces fracassants écroulements resurgirait pour jouer avec la mer, et la mer soufflerait une grande haleine douce qui ferait frémir le sol et la vie recommencerait.

La terre, éboulée, ravagée mais débarrassée de ce fléau qu’avait été l’homme, redeviendrait cette grosse perle bleue et verte qu’il saurait caresser.

Car le soleil savait qu’un jour – et il y veillerait – la forêt repousserait, et l’arbre appellerait l’oiseau, comme le torrent, la truite ; la fleur se ferait papillon, l’hippocampe, cheval et tout serait repeuplé, mais – et il le jurait – rien, jamais, de ce qui pourrait ressembler à ce qui s’était appelé l’homme ne parviendrait à renaître.

Quand le soleil se coucha sur ce dernier jour de l’humanité, les étoiles au ciel installèrent toutes leurs galaxies glacées selon leur immuable ordonnancement : elles ne s’étaient aperçues de rien.

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