Larina 2049

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« Venez découvrir le sport de nos anciens à RidIsère, la plus grande station de ski indoor en France ! »

Les publidrones pleuvaient encore leur réclame sur des kilomètres à la ronde. Je n’avais plus le temps d’écouter leurs conneries. Je pédalais pleine balle pour lui échapper, les roues survolant la xérophile et le phare avant excité comme une puce. Il fallait prévenir les gens en vitesse. Et puis, accessoirement, sauver ma peau.

Elle était arrivée vers trois heures du mat’. J’étais posté dans l’affût en ruine qui surplombe la falaise de Vernas. C’est le silence de la forêt qui m’avait surpris. Plus de cris, plus de froissements d’ailes. C’était elle. On aurait dit le bruit d’une de ces premières voitures électriques des années 2020 mais amplifié au centuple. Les houppiers tremblaient une seconde puis semblaient aspirés vers le bas. C’était bien elle. J’avais enfourché illico mon cyclone et je me retrouvais à pédaler comme un fou contre le paysage dévoré.

« Ridez comme vous êtes ! »

Je ne tiendrai pas longtemps à cette allure. Il fallait couper par les marécages. La dévoreuse ne pourrait pas me suivre : on ne bouffe pas du marais comme une soupe de grand-mère. Mais par où ? Les formes fuient et les couleurs ont à peine le temps de se fixer dans ma pupille : là, ça brille rouge, sauvé ! Un cornouiller sanguin : je bifurque comme je peux en évitant de finir en soleil.

« Vivez les plus belles descentes de l’histoire sur nos pistes pré-scénarisées : glissez comme James Bond ou comme Jean-Claude Killy ! »

J’y suis. Ça cahote, la boue me ralentit mais je suis à l’abri de sa gueule mécanique. Je peux la voir désormais, qui débouche dans la clairière à ma droite. Elle vient d’avaler sans dévier une ligne de quinze saules. Chaque mètre qu’elle fait se paye d’un paysage, englouti dans un halo de lumière comme on accueille une star : voici la Dépaysante 0C, que les Amazoniens surnomment o comedor de mundos. Bouffeuse de monde. Autrement dit la rencontre, en une seule machine, d’une déforestière, d’une dameuse et d’une bétonneuse. Testée sur la dernière forêt primaire du monde, on l’avait fait venir depuis le Brésil pour construire une station artificielle à la con : un beau projet de coopération intergouvernementale. Pédaler, pédaler sans relâche, chaque seconde de perdue c’est une espèce qui disparaît, une nichée qu’on emporte, tout un monde qui ne tient qu’à une jambe ; les miennes : pédale ! rousserolle, ophrys et ancolie... je récite les espèces qu’on effondre, je les retiens par le bout de leur nom dans mon herbier des catastrophes et je continue à avancer, pauvre petite stèle à roulettes. C’est bien plus désormais que la course d’un homme et d’une machine, ce sont deux mondes qui s’affrontent sous la nuit étouffée.

« RidIsère, c’est plus de 3000 emplois créés, la préservation de notre patrimoine et de nos territoires grâce à une consommation d’eau entièrement écolo-compensée et à un ambitieux programme de recyclage “Neige responsable” »

Soudain, je saisis : elle va ramper par l’ancien sentier de randonnée et y damer la première piste. Son but c’est le plateau de Larina où elle va tout aplanir, niveler les ruines romaines, épiler les bosquets de chênes, lisser le territoire pour que glissent sans risque les clients et les billets. Je ne pourrai pas la devancer. Je suis au niveau d’Hières, à ma droite une muraille de roche balance ses soixante mètres dans le ciel étoilé. Le voilà mon raccourci. Arrivé au pied de la falaise je saute de mon cyclone. Elle aborde le sentier. Je souffle. Main droite sur un replat, pied gauche sur une demi-marche. Me voilà dans la « Voie des Celtes », une ligne directe vers le belvédère, ou vers la mort : pas le temps pour une corde ou un baudrier.

« Montez dans nos téléféériques à bulles, surfez sur notre neige augmentée, essayez le freestyle en toute sécurité avec notre mode sans chute »

Je suis déjà sur la première plateforme, le pied de la voie a disparu dans la nuit. C’est là que ça se corse. J’engage dans le vertical pur, des demi-phalanges verrouillées sur des réglettes de roche. Je caresse le calcaire sculpté, à l’aveuglette, pour qu’il daigne me donner des prises. À cinquante mètres de haut, je suis posé sur la paroi, griffes de lézard, branche de lichen. Deuxième vire. J’y suis presque. MERDE ! J’ai arraché une pierre qui siffle avant de s’écraser en bas. Je me rattrape main droite. Je réalise soudain, le cœur dans la gorge, où je suis, ce que je fais. Il me reste vingt mètres. Je vais mourir ici, seul. Je claque des dents. Quelque chose est passé à toute vitesse derrière moi. Encore, sschou ! Je scrute. Elle repasse. C’est une hirondelle de falaise dont j’ai dérangé le sommeil. Je souris. Je ne suis pas seul. Je redémarre.

Dernière traction et je sors de la voie. La Dépaysante sera au belvédère dans dix minutes. Elle commencera alors son travail de gommage, du passé, du présent, des hommes, des insectes, des roches. Pour ceux qui l’ont envoyée, l’horizon est une carte postale, un fond de brochure publicitaire. Nous allons leur montrer le paysage qui se hérisse. Une tour de bûches empilées m’attend après la statue de la Vierge. La bête rumine en contrebas. Je craque une allumette, la tour prend d’un coup. Les flammes éclairent un désastre : deux couloirs de bitume défigurent désormais la vallée sur plusieurs kilomètres. Elles allument l’espérance : au bout de quelques minutes, enfin, une lueur ! Les Atomistes de Saint-Vulbas ont embrasé leur phare. Puis une autre, au nord ! c’est le fanal des Rhinolophes de La-Balme qui rougeoie. Et celui des Briculteurs de Vernas à présent, les Bibliot’éclair de Charrette à leur tour, puis les Amazones de Parmilieu ! Ils accourent au plateau défendre les pulsatilles, comme d’autres avant ont défendu des royaumes. La dévoreuse est immobile, comme apeurée par notre rumeur. Notre nuit n’a pas de trêve.

« Endormez-vous paisibllzz dans nos authentidzz ch@lets en reggrdgz souffleeyr les canons à neige pailletée... »
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Nicolas Auvergnat · il y a
J'adore la SF. Votre très chouette texte sonne un peu comme un Damasio. Vous ne tentez pas un concours? Vous tiendrez largement au pavé...
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Fred Panassac · il y a
Une anticipation très prenante, qui serre le cœur. Belle écriture, et description « au centuple » de ce qui arrive déjà. Voici mes 5 voix pour ce beau texte.
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Ikouk OL · il y a
Une belle histoire. J’aime. Mes voix,
Oserais-je vous inviter à lire La chartreuse , en lice également
(https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chartreuse) Merci

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M. Iraje · il y a
Une belle originalité dans cette S.F dynamique.
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Youri Billet · il y a
Votre style est très original et plaisant. Merci pour vos lignes.
Je souhaiterais savoir votre avis sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
À bientôt
Youri

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Houda Belabd · il y a
Quelle imagination débridée et quelle Isère vraiment dépaysante! Toutes mes voix...
Si vous le souhaitez, je vous invite à lire mon poème dédié aux loups de l'Isère, ici:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-misereux-loups-de-lisere

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alphar X · il y a
J'aime beaucoup, cela dénote vraiment des autres propositions pour le concours tout en étant très précis, bravo !

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-derniers-rayons-de-la-lune

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Sandrine Chanteloup · il y a
Le mariage parfait entre Damasio et le gang de la clef à molette! Vive les hirondelles des falaises!
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Tnomreg Germont · il y a
Bravo ! Très bien écrit - ma voix
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De margotin · il y a
C'est Vraiment très beau. Mes voix.

Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en lice au grand prix du manuscrit 2020.
veuillez cliquer sur ce lien http://www.lajourneedumanuscrit.com/Stigmates
Pour lire l'extrait et sur j'aime pour connecter, puis sur j'aime à nouveau si vous voulez le soutenir au grand prix de la journée du manuscrit. Merci beaucoup
Salutations chaleureuses

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