L'aridité de la mer

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Gibraltar. Le barrage. Jamais on ne l'aurait imaginé, mais, très vite, il fut trop tard : sous l'infatigable soleil, quand, au bout d'un an, se leva le brouillard, de la Méditerranée, il ne restait rien. La mer s'était évaporée.

Depuis des jours, elle marche au milieu des cathédrales de sel qui scintillent et lui brûlent les yeux. Ses mains sont entaillées, entamées, rongées par les prises d'appui sur des matériaux corrosifs. Ses chaussures de marche, les plus adaptées pour parcourir ce champ de squelettes sous-marins, ne suffisent pas à la protéger. L'épreuve du sable est plus difficile qu'elle ne l'aurait cru. Il finit toujours par rentrer. Il faut toujours se déchausser pour éviter tous les frottements qui mettent les pieds en sang. Ce sang dont il ne faut pas perdre une goutte.

Elle s'est peu à peu habituée à l'odeur insoutenable, semblable à celle des vélelles qui s'échouaient en banc sur les plages du temps où celles-ci existaient. Des dizaines de kilomètres qu'elle baigne dans la puanteur de fruits de mer avariés. Ça colle à son vêtement, l'imprègne, mais elle ne s'en rend plus compte.

Elle se dirige à la boussole pour rejoindre la côte italienne, mais aucune carte des fonds marins ne l'a suffisamment renseignée sur les obstacles qu'elle risquait de rencontrer. Elle a juste un aperçu de la topographie générale du terrain. Elle arrive à évaluer les distances, mais il lui est impossible de savoir combien de temps il lui faudra pour retrouver la terre ferme si tant est que cette expression ait encore du sens. Elle aurait dû fuir par les airs, mais elle n'en avait pas les moyens. Seule une poignée de nantis peuvent se le permettre. Putain d'exode obligatoire pour échapper à la folie !

Elle est partie de Bastia pour rejoindre Piombino en se disant qu'elle pourrait faire escale sur l'île d'Elbe. Elle a passé l'épave du Popeye que sa mise au jour a libérée de ses derniers secrets, bateau en ruine abandonné au milieu des dents découvertes d'une mer absente aux gencives desséchées.
Elle erre depuis deux heures dans la faille qu'elle n'a pas pu contourner qui s'étend sur 15 km de large. Elle est fatiguée et s'inquiète de ne pas avoir la force de remonter.

C'était une fille de la montagne, coutumière des randonnées, des trails, supportant bien les forts dénivelés, mais c'est différent quand on tape les 1000 – 1500 m sous le niveau de la mer. L'impression de se rapprocher du centre de la Terre accentue encore la sensation de la chaleur ! Comme si on choisissait une place au coin du feu par 50° à l'ombre.
Ce qui la tient, c'est juste l'espoir de retrouver de l'eau et un semblant de végétation, au-delà de cette aridité qui n'en finit pas de s'étendre.

Pour l'heure, sa combinaison recycle sa sueur pour qu'elle puisse se réhydrater en permanence grâce au tube qui passe au-dessus de son épaule, façon camelbak, mais le goût est vraiment dégueulasse et puis elle a faim, mais elle est trop fatiguée pour s'inciser.
Elle attendra la nuit.
Il faut qu'elle avance, parvienne au bout de la faille et là, en espérant que les rochers puissent lui offrir un havre de paix, elle se reposera et mangera un peu avant d'entamer la montée.

La falaise n'est plus si loin, elle distingue déjà des anfractuosités où elle pourra se ressourcer. Un pâle sourire aux lèvres, elle arrive au point d'étape qu'elle s'est fixé. Elle gagne l'abri sous roche...

Ils sont cinq, deux filles et trois garçons, à se jeter sur elle.
Assoiffés. Ils s'abreuvent de sa sueur qui, d'un coup, s'est rafraîchie.
Affamés. Dans l'ombre s'immisce un rayon de soleil révélant l'éclat du crochet.
Ils vont la saigner.

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