L'arabe du coin

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Bonjour ! J'aime les nouvelles intenses, décrivant le monde dans sa diversité, capturant ou inventant des vies. Merci pour ce site et les lectures partagées ! pierre-hervé  [+]

Image de Printemps 2021
Expression selon elle stigmatisante qui fut cette fois le déclencheur de la discussion, du débat, du je ne sais pas trop quel mot peut être utilisé pour caractériser nos échanges.

Dire à Éléonore « il n’y a plus de café, j’irai chez l’Arabe du coin », a suffi à faire basculer la soirée. Je ne vois dans cette expression qu’un aspect géographique, il est dans le coin, il est arabe, c’est un fait, et le « l » de l’Arabe, me paraît adapté plutôt que de dire « un » Arabe. On est proche, on discute souvent chez lui, ou de chez lui, « tu vois papa tu ne le considères pas comme installé ici, ça aussi c’est stigmatisant », d’accord, on discute de son ancien chez lui, du pays d’où il est originaire, de la famille, comment ça va labes hamdoulilah, quand on cause comme ça, on peut dire l’arabe plutôt qu’un arabe, non ? « J’ai croisé la voisine, il n’y en a qu’une, je n’ai pas croisé une voisine ». Bon, alors, merde.

Pour moi tout était simple et quotidien, mais je prends une salve militante, sorte de crachat au visage de ma passionaria qui m’avait déjà fait le coup sur les élevages intensifs de poulets, sur mon PEA qui nourrit la bête immonde du capitalisme qui serre les couilles des petites gens, les émascule en même temps qu’il les nourrit soi-disant, « c’est ça le capitalisme pervers, tu piges, papa ? ».

Elle m’avait déjà fait le coup sur mon non-engagement contre la fermeture du cinéma L’Entracte, démantelé pour cause d’amiante et déplacé le long de la Saône dans un quartier friqué, décision clientéliste non assumée qui se drape derrière des pseudoconsciences écologiques, désamianteuses, et municipales.

Elle m’avait déjà fait le coup sur le leasing de ma Scénic, sur ma consommation de mangues séchées, sur mon boulot d’infographiste qui n’a d’autre objet que de mettre en valeur de misérables produits construits par des entreprises dégueulasses qui veulent que la présentation fasse rêver, sur le Yémen dont tout le monde se fout, sur l’avortement toujours pas légalisé en Irlande, ce qui fut fait rapidement ensuite.
Je lui fis remarquer un soir alors qu’elle se servait un troisième verre de rouge, celui de trop, celui dont on voit qu’il va nous amener à finir la soirée fâchés, la table tâchée, chacun dans sa chambre, jusqu’au petit déjeuner où j’aimerais bien en reparler quand même, ce qui selon elle n’est jamais nécessaire, on n’est juste pas d’accord, ou si peut être, mais bon c’est pas grave, dit-elle en m’embrassant les bras autour du cou.
Je lui fis donc remarquer entre deux gorgées de rouge le changement récent de législation par nos amis les rouquins de Dublin, une sacrée victoire non ? Et toc je reprends quelques tirades, car non ce n’est pas une victoire, cela vient 200 000 ans trop tard, et il en faudra 1000 autres avant que cela ne rentre dans les mœurs, dans les morts mêmes, les mortes surtout, toutes ces femmes qui ont et seront encore victimes. Pourquoi tu souris papa, merde. Parce que je m’attendais à ce que tu te déchaînes sur mon cliché d’Irlandais tous rouquins, stigmatisation minable de cette partie de la population... et la soirée s’était terminée en pugilat verbal, des femmes avaient crevé par ma faute dans les faubourgs de Cork parce que j’avais souri, que c’est indécent, par la faute de tous ceux qui comme moi avaient souri et pris ça à la légère depuis des siècles, voilà en gros l’analyse faite par ma fille en bas de la bouteille.

Hier, donc, c’est l’Arabe du coin qui déclencha l’animation d’un dîner que j’ai aimé malgré tout, je ne l’ai qu’une semaine sur deux, ma fille. Entre-temps, je me repose, je reprends des forces, je me prépare, je raconte à mes amis ses nouvelles diatribes, les fins de soirées mouvementées qui font intelligemment dire à ma collègue Sylviane entre deux revues de projets « eh ben dis donc ». Je ne veux pas que Sylviane rencontre Éléonore, il n’y a pas de raison, mais il serait dommage que cette encore jolie femme pépère et fraîchement ménopausée se fasse dézinguer par une fille militante dont elle n’a jusque là à subir que les récits distants et largement filtrés.

Je pensais le sujet clos, mais on en vint ensuite au sujet du café, acheté à prix trop bas à des paysans dont l’espérance de vie est identique à celle d’un dealer de Palerme, ça c’est dit, puis retour sur Ahmed qui n’en demande pas tant, mais qui se voit élevé au rang de héros, fournisseur essentiel d’un quartier tout entier, au péril de sa santé et des bandes qui circulent la nuit, et cassent sa vitrine alors que nous, bourgeois, dormons paisiblement. Il mériterait du respect tu vois, au nom de la colonisation, de la tension permanente qu’entretiennent depuis un demi-siècle les blancs comme moi avec les Arabes, je me demande pourquoi je n’ai pas dit simplement que j’irai chez Ahmed, mais quand je le dis, j’ai soi-disant un accent méprisant, je roule trop le h (pas celui que je fume, j’ai un autre fournisseur pour ça, lui aussi arabe, mais si je mélange arabe et trafiquant, les chambranles de la porte risquent ce soir de ne pas résister), bref je roule le h de façon exotique, stigmatisante, comme si je faisais du tourisme. Heureusement que ce n’est pas une thai qui tient la boutique et vend du riz de la même provenance, je prendrais aussi le grade de touriste sexuel, alors arrête de dire ça papa, s’il te plaît, elle s’adoucit d’un coup, et moi je fonds quand elle me dit d’un coup dans une sorte de rupture, de faille vertigineuse, « s’il te plaît papa, ne dis plus l’arabe du coin, dis juste, je vais acheter du café chez Ahmed, sans rouler le h, s’il te plaît papa, ne dis plus ça c’est très important papa, très important ».
Oui ma fille. Oui, oui, ça je peux. Les avortements irlandais, j’ai moins de possibilités d’agir, mais ça, je te promets, je peux. Et je l’embrasse. Ma fille, passionnée, passionnante.

Ce matin, j’ai pris du thé. Ramassé par des Sri Lankais mineurs sans doute, alors j’ai mis moins de feuilles que d’habitude et mon thé était fade.
Je prendrais un café au bureau avec Sylviane.
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Dominique M · il y a
Un concentré de l'air du temps d'où émanent des effluves si justes de "capitalisme pervers" et de "pseudoconscience écologique", de même qu'une intelligence et un humour jubilatoire! L'air est plus respirable ainsi, surtout avec de l'amour et de la tendresse en plus. J'ai vraiment aimé.
Moi qui vis dans une ancienne colonie française, je trouve que les Français ont bien du mal à assumer leur colonialisme passé, alors ils lancent de grands débats sur UN mot.
Mais que pense Ahmed de tout ça ? :)

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Mirgar Dudou · il y a
Je trouve magnifique la liberté de ton de cette jeune fille qui veut refaire le monde comme on peut le faire à vingt ans... Cela prouve que ce père, quelque part, est suffisamment intelligent pour, avec un grand humour, l'écouter...
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Napoléon Turc · il y a
C'est du brut, est-ce un bien ou un mal, mais ça lui passera. (ou pas...)
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Philippe Collas · il y a
Tout à fait ça... La mauvaise conscience des culpabilises ( ou culpabilisateurs). Ils arrivent à être heureux, parfois?
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Mickaël Gasnier · il y a
Elle vous en a fait des remarques !!!
Moi, je ne vous en ferais qu'une :
" J'aime bien le style direct qui se dégage de ce TTC "

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Long John Loodmer · il y a
Très bon ce petit précis des bonnes pensées militantes. C'est vrai que tourner 7 fois sa langue dans sa bouche nous éviterait de dire bien des conneries sur l'état du monde
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Virgo34 · il y a
Humour et émotion, un joli texte.
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Juliette Makubowski · il y a
Une fille qui a l’âge de refaire le monde et un père que les clichés ne choquent plus. Nous avons tous été la fille, et nous devenons tous un jour le père. À table nous avons tous une fille, ou un fils, qui nous rappelle l’histoire et qui pointe nos jugements ou nos indifférences capitalistes vivant dans des pays libres de penser et d’agir. Le racisme, l’injustice sociale et maintenant l’écologie font toujours vibrer les dîners des familles qui aiment tendrement leurs enfants. Très juste et très touchant.
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Norsk · il y a
Très finement observé. C'est la tendresse qui émerge derrière tous ces sujets que le père fatigué avoue tout de même qu'ils sont intéressants !
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MFrappe · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte. J'ai trouvé cette relation père-fille très finement abordée et très belle.

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